Seuls


« Plus tard, je serai étoile filante… »

Texte, mise en scène et jeu: Wadji Mouawad

En un mot: Bouleversant

Seuls

« Cela pourrait être n’importe qui et c’est bien là la douleur. Et c’est comme pour tout le monde qui, se réveillant chaque matin et se regardant dans la glace, pense : « cela pourrait être n’importe qui ». Et la vie, comme une énigme, joyeuse ou malheureuse, la vie engluée dans un temps trop linéaire, comme une flèche. Cela pourrait être n’importe qui. Il pourrait s’appeler n’importe comment. C’est ce que, du moins, il pense, lorsqu’on lui demande son prénom : « comment vous appelez-vous ? »
– Je m’appelle Harwan, mais ça n’a aucune importance et je pourrais bien m’appeler n’importe comment, comme n’importe qui. C’est comme ça.
Ce n’est rien. Harwan, un étudiant montréalais d’une trentaine d’année, sur le point de soutenir sa thèse, se retrouve, suite à une série d’événements profondément banals, enfermé une nuit durant dans une des salles du Musée de l’Hermitage à Saint-Pétersbourg. La nuit sera longue. Elle durera plus de deux mille ans et l’entraînera, sans qu’il ne puisse s’en douter une seconde, au chevet de sa langue maternelle oubliée il y a longtemps sous les couches profondes de tout ce qu’il y a de multiple en lui.»

“Quand on est petit, on est bien mal renseigné.

Alors on imagine.

Plus tard,

Imaginer, ça devient plutôt compliqué

Alors on se renseigne

Alors on devient grand.

C’est dans l’ordre des choses.

Et les choses sont bien faites

Puisqu’elles nous empêchent de revenir en arrière

Ce qui est très bien

Car si un homme, par le plus grand des hasards,

Croisait un jour, par exemple au sortir d’un épais brouillard,

L’enfant qu’il avait été,

Et si tous les deux se reconnaissaient comme tel,

Et bien ils s’écrouleraient aussitôt la tête contre le sol,

L’homme de désespoir,

L’enfant de frayeur.”

Un samedi soir au Théâtre des Célestins. Lieu magique. Attendre dans le hall. Une silhouette passe. On croirait Bertrand Cantat. La silhouette repasse et pousse la porte du théâtre. C’est Bertrand Cantat. Wadji Mouawad joue ce soir et il y a foule. Pièce saluée par la critique:Seuls. Balcon central. Vue plongeante. Sur le plateau. Sur l’espace scénique. Au centre: un lit, un mur avec une fenêtre. Un ordinateur est posé sur le sol. Côté jardin: tables et cartons. Le décor est planté. Attendre. Les lumières ne sont pas encore éteintes lorsque le personnage principal fait son apparition: Harwan. « Mesdames, Messieurs…Je m’appelle Harwan, mais ça n’a aucune importance et je pourrais bien m’appeler n’importe comment, comme n’importe qui. C’est comme ça. » Dès les premiers mots, Wajdi Mouawad pose la question de l’identité: qui est Harwan? L’homme est un étudiant qui tente de trouver une conclusion à sa thèse de sociologie de l’imaginaire: « Le cadre comme espace identitaire dans les solos de Robert Lepage » . Et ça renvoie à ces zones de recherche où l’étudiant est seul face à son travail, personne ne comprenant exactement ce qu’il fait. C’est comme un écho à cette autre vie. Harwan parle. Un flot de paroles et d’images. Le texte est à la fois poétique et drôle. Certains mots se greffent aux oreilles: « plus tard, je serai étoile filante ». D’étoile filante à professeur d’université, le personnage a l’impression de décliner. Wadji Mouawad parle merveilleusement bien de ce rapport aux étoiles ici: http://www.nuitblanche.com/AfficherPage.aspx?idMenu=0&idPage=293

Enfant, durant les étés libanais, je tentais de compter les étoiles. C’était une entreprise complexe car je devais le faire en les regardant les unes après les autres sans les pointer de l’index. En effet, pour une raison que je ne comprends toujours pas, mes parents et les voisins, m’avaient fait croire que je ne devais jamais indiquer une étoile du doigt car aussitôt, des verrues me pousseraient sur les mains.

L’enfant et le croire. On s’accroche à ces morceaux puissants – la force de l’imagination.  Et si à force de contempler le ciel, des verrues nous poussaient sur les doigts… L’adulte ne comprend rien. Il ne s’émerveille plus. Il y a ce regard qui interpelle justement sur une notion fondamentale: « le croire ». Mais je m’égare, je perds le fil et son histoire. Le personnage est confronté aux petits accrocs de la vie: sa thèse, sa rupture, ses doutes, ses relations difficiles avec son entourage (sa soeur et son père).  Harwan s’endort sur son lit. Un double. Son double se lève et sort par la fenêtre. Le dispositif scénique est incroyable et le spectateur ne peut être que sous le charme. Accroché à l’histoire. Voila. Le théâtre c’est ça. On est loin de la mise en scène catastrophique de Mr Chavassieux au Théâtre des ateliers. La trajectoire est subtile et intelligente. Certains seront agacés par l’omniprésence de Wadji Mouawad et j’en conviens. Il parle de son histoire, la réinvente, projette des photos de lui sur le mur… Il est là. Nombril. Mais. Assise dans ce fauteuil, je contemple, je sursaute, je m’évanouis dans les méandres… Et je m’égare encore.

Seuls

Le téléphone sonne. Harwan reçoit un appel de son directeur de thèse. Sa soutenance est avancée suite au décès d’un homme. « Moment savoureux » qui fait une fois de plus écho à ce passé universitaire. Harwan appelle son père pour lui annoncer qu’il ne pourra pas venir manger avec lui. Il s’emporte et raccroche. Furieux. Il prépare son voyage: il doit rencontrer Robert Lepage à Saint-Petersbourg. Valises. Visa. Passeport. Photo d’identité / Rupture. Quelque chose s’est passé… De retour chez lui, le téléphone sonne, on lui annonce que son père a fait un AVC. Un long monologue – à son chevet – nous transporte aux origines: celles d’une langue, d’une culture. Le liban. Le spectateur est renvoyé à ses propres démons, à ses propres zones d’ombre. Confronté à la disparition, à la mort, à la prison intérieure de ses proches. Alors, ça touche, ça bouleverse. Le coma est cette ligne continue qui accompagne les personnages. Harwan est double, triple, multiplié par ses ombres, par ses transparences. Comme un murmure. Il réapprend à parler, à dire, à communiquer avec son père. La langue s’expulse. Harwan part, comme un arrachement du corps et de l’âme. Quitter la chambre d’hôpital. Le téléphone sonne lorsqu’il est débranché, le bip (des machines) ne s’interrompt plus. En partance. Une valise rouge. Ouvrir la porte. La tempête de neige fait rage et le plateau est recouvert par un voile blanc. Une très jolie image. Emerveillement. Et dans cette chambre. Seul. Seuls. Harwan passe une nuit difficile. Longue. Deux mille ans. Robert Lepage est parti et dans la valise: des pots de peinture. « Merde! » Sonnerie… La voix de sa soeur… « Harwan, c’est moi… tu es dans le coma… » Tout fait sens. Le personnage est enfermé, prisonnier, derrière les murs, derrière le mur blanc… Cris. On ne l’entend pas. De l’autre côté de la vitre, il est allongé sur un lit, un autre lit… dans une chambre, veillé par ses proches. Le rapport s’inverse. On plonge dans un univers coloré. Envahissement. Harwan, enfant, aimait tant les couleurs… Recouvert de rouge. Peinture. Le personnage sombre dans le mutisme. Quarante minutes (d’après une spectatrice). Les couches de peinture se superposent. Un seul bémol: le moment où le personnage se crève l’oeil est de trop – On arrive à un point essentiel: Le Fils prodigue de Rembrandt. Le traitement des couleurs est incroyable. Performance. Jusqu’à la disparition du personnage. Se confond avec la toile. Magnifique!!! Emotion de spectateur inoubliable.

Seuls

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