Dämonen


Dämonen

Photo Arno Declair

Texte: Lars Noren

Mise en scène: Thomas Ostermeier (Pièce crée le 2 Mars 2010 à la Schaubühne)

Avec: Brigitte Hobmeier – Lars Eidinger – Eva Meckbach – Tilman Strauß

On sort éreinté, épuisé par le texte, griffé par la mise en scène. Sous le choc. Un point sur la poitrine.  Après deux heures de représentation: reprendre son souffle sur les marches du Théâtre des Célestins. Rester là. Figé. Coeur qui bat puis s’arrête. Les images fusent, s’expulsent, se propagent. Les Démons. Dämonen... Un texte de Lars Noren écrit en 1982. Un texte fort et incisif. Tellement cruel. Tellement vrai. Un mélange d’amour, de haine. Un huis clos où les personnages se déchirent… Démons…

« Ou je te te tue ou tu me tues, ou on se sépare ou on continue comme ça. Choisis! »

Samedi soir. 20 heures. Corbeille. Fauteuil E-5. Attendre « le lever de rideau ».  Scène. Décortiquée. Structure pivotante. Rectangle. Espace de jeu mécanique. Moquette blanche. Un canapé. Deux fauteuils. Une table en verre. Une coiffe indienne. Vidéo-projecteur à multiplier par deux. Un tourne-disque posé sur le sol. Au centre. Au coeur. Un vélo enfermé entre quatre vitres [encore une vitre!!!] Deux portes. Quatre néons… etc etc… Le choix du décor est essentiel pour Thomas Ostermeier. Inscrire le corps dans un espace mouvant. Lui donner un rythme, une marche. « On se souvient des planchers de bois contre lesquels les acteurs d’Homme pour homme se jetaient, qu’ils escaladaient, franchissaient, démontaient… » (Thomas Ostermeier, Introduction et entretien par Sylvie Chalaye, Mettre en scène, Actes-sud papiers). Les minutes passent. L’oeil arrimé. Une femme marche sur le plateau puis disparaît. Attendre. Se plonger dans ses souvenirs, ouvrir les vieux cartons… Supermarket... (pièce de Biljana Srbljanovic). C’était il y a quelques années dans un autre théâtre par le même metteur en scène: Thomas Ostermeier. Entre ses mains, le théâtre bouge, percute, perfore. Alors ce soir, ouvrir les yeux. En grand. Profiter de chaque instant. [Il faudrait aller à la Schaubühne et voir l’une de ses mises en scène… [Autre lieu. Autre magie. ]

Les lumières s’éteignent. Une femme. Katarina / 36 ans. Marche. Boit. Fume. Verre tourne sur le rythme d’un 33 Tours. Regarde ou ne regarde pas le Mépris de Godard. Voix de Fritz Lang. Que le son. Que l’image mouvante.  Sort de la toile. Lenteur. Devant. Une forme-femme plongée dans ses pensées. Porte son errance, sa solitude. Attendre. Long silence. Attendre. Disparaît dans la salle de bain. Sous la douche. Mur blanc envahi par la projection. Image(s). Asymétrie recherchée et esthétique. Un bruit. Une porte s’ouvre. Longue silhouette dissumulée sous un manteau. Visage invisible. Frank / 38 ans. Dans les mains. Des sacs plastiques. Une nouvelle paire de chaussures. Une urne funéraire contenant les cendres de sa mère.  Sac(s) posés sur la moquette. Le visage dessiné sur le plastique face public. Premiers mots. Premiers accrocs. Distance. Une cloison. Un mur. Une réalité. Dans deux pièces distinctes, les personnages ne parviennent pas à communiquer. Ne pas répondre. Ne plus répondre. Une lassitude. Katarina sort de la douche. Casse un verre, puis la tablette (placée sous le miroir). Morceaux éparpillés. Des éclats de voix. Des éclats de verre. Plantés ici et là. Point de départ. Dissolution. Le plateau pivote et tourne au rythme de la marche et des mouvements des personnages. Un procédé théâtral qui souligne à merveille le texte. Les personnages se préparent, ils attendent quelque chose, quelqu’un… Le frère de Frank doit arriver d’un moment à l’autre. Téléphone sonne. Rencontre annulée. Le couple reste face à lui-même. Une idée émerge, celle d’inviter un autre couple. Voisins.

JENNA – Oui, c’était marrant d’avoir appelé. Qu’est-ce qu’on va faire?

FRANK – Qu’est-ce que t’as dit? Qu’est-ce qu’on va faire? Etre ensemble.

JENNA, distraite – Il y a si longtemps que je n’ai pas parlé avec un adulte, que j’en ai presque oublié comment c’est. En bas, je suis obligée de parler comme les enfants toute la journée.

Etre ensemble ou pas. Soumis aux affres de la vie, de la déchirure. Démons se glissent dans le salon. Descente dans les abîmes. Démons sortent et assassinent… L’humanité comme altérée… Visages abîmés. Sur le fil du rasoir. Course arythmique. Démons… La Callas bouleverse, assomme, se brise, se propage… [Quel était le nom du morceau??? Etait-ce Casta Diva?] Chanter à deux voix… Instant magnifique insufflé par la présence d’un acteur incroyable : Lars Eidinger. (l’un des acteurs « fétiches » d’Ostermeier, il jouait dans Hamlet). La musique a une place fondamentale, les vinyles se succèdent, tournent et ne grésillent pas (et c’est le seul petit bémol que je formulerais, quel dommage de ne pas entendre le grésillement, les sillons… mais il ne s’agit ici que d’un détail…) « Un autre aspect de son travail porte sur l’ambiance sonore et les prolongements acoustiques des rencontres de l’acteur avec l’espace. L’action doit se voir et s’entendre; le théâtre s’adresse à tous les sens pour Ostermeier et doit même atteindre une vraie densité de sollicitations sensorielles. » (Thomas Ostermeier, Introduction et entretien par Sylvie Chalaye, Mettre en scène, Actes-sud papiers). Le spectateur est absorbé par la tension qui émane du plateau. Suffoque et blêmit… [Un rire s’échappe parfois] Choc. Choc artistique. Choc verbal. Choc corporel. Choc. La perception est en mutation et tout retour semble impossible. On plonge… submergé par le plateau et sa violence. Impact sur la conscience. Interpellation constante, les sens sont en éveil… Nuit terrible. Zone-néant. En enfer…  Les personnages sont soumis aux démons internes, insidieux… S’installent avec les années… Mal profond. Artères bouchées. Les cendres de la mère se confondent à la moquette.

FRANK tombe à genoux, commence à ramasser les cendres et les met dans ses poches, tout en parlant. Le bruit de l’aspirateur devient une note basse. Je ne l’ai pas fait exprès. Excusez-moi. Pourquoi j’ai fait ça? Qu’est-ce qui ne va pas chez moi?

Un temps.

Je ne pensais pas qu’il y en avait autant. Elle était si petite. Brusquement ils deviennent petits et simples sans qu’on s’en aperçoive. Cette nuit j’ai rêvé d’elle. D’habitude je ne rêve jamais. Jamais. D’habitude je ne me souviens jamais de mes rêves.

Ce soir. Quelques problèmes techniques sont venus perturber la mise en scène. Le vidéo-projecteur était capricieux. C’est dommage, nous avons certainement manqué certains moments – l’esthétique reposant en partie sur ces projections et sur les caméras dissimulées un peu partout. Jeu fantastique des comédiens. La force de l’interprétation. Cette mise en scène entraîne le spectateur [fauteuil E-5] dans les dédales de l’intime. Paroles acides et terribles. Le texte de Norén dévoile la brutalité des sentiments, des corps. Poétique. Déstructurée. L’écriture est puissante. Le Jardin poétique vous recommande donc la lecture du texte de Lars Norén et la découverte de la mise en scène de Monsieur Thomas Ostermeier.

On sort éreinté, épuisé par le texte, griffé par la mise en scène. Sous le choc. Un point sur la poitrine.  Après deux heures de représentation: reprendre son souffle sur les marches du Théâtre des Célestins. Rester là. Figé. Coeur qui bat puis s’arrête. Les images fusent, s’expulsent, se propagent. Les Démons. Dämonen... Après quelques minutes, les comédiens sont sortis. Discussion au bas des marches. Pour nous, il était de reprendre notre souffle et de disparaître dans la nuit.

Dämonen

On frappe.

Tant que je serai vache avec toi, tu resteras avec moi. Ca, je le sais.

FRANK la lâche. On frappe.

KATARINA N’est-ce pas?

Elle le retient.

Est-ce que ce n’est pas vrai?

FRANK Quoi donc?

KATARINA, directe sans le lâcher et objective. Tant que je te maltraiterai, tu resteras lié à moi.

On frappe

N’est-ce pas?

Elle prend une cigarette et le briquet dans la poche de la poitrine de Frank.

Ca paraît cruel, mais maintenant je veux être cruelle. Maintenant tu peux ouvrir.

Lars Norén

(texte français de Louis-Charles Sirjacq en collaboration avec Per Nygren, Paris, L’Arche; 1994, pp.29-31)

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