Laurent Poitrenaux ou la magie du jeu


© Marthe Lemelle

Une lettre. Une course effrénée. Le souffle coupé. Figée. Et puis se lancer. Une semaine « à mager »…  plonger dans une rivière verte… loin… très loin du rivage… Fermer les yeux…

Je remercie de tout coeur le Théâtre les Ateliers qui a permis cette rencontre. Je travaille actuellement sur l’oeuvre d’Olivier Cadiot, l’envie de reprendre le chemin de la recherche, de l’écriture. Cette interview s’inscrit donc dans une optique préparatoire. Mais au-delà de ce travail, il y avait l’envie profonde de croiser le chemin de cet artiste incroyable. J’ai beaucoup d’admiration pour son travail. Cet acteur est « magique » et son jeu ne cesse de me surprendre. Un talent précieux et rare. Je remercie infiniment Mr Laurent Poitrenaux pour sa patience, sa gentillesse et son écoute…

17h30. Rendez-vous devant le Théâtre les Ateliers. Ecrire. Relire les notes, les 400 questions… Se demander si ce n’est pas trop. Chercher le rayon de soleil. Une silhouette avec un chapeau s’avance. C’est Laurent Poitrenaux. Chercher un endroit au calme. C’est quand même LAURENT POITRENAUX. Ouvrez les yeux. Vous ne rêvez pas. Chercher un endroit au calme. Encore. Et avec le recul, ce bar était tout sauf calme. Musique. Bruits de verres. Gens qui parlent très très très fort. Mais. Peu importe. On est là. Une respiration. Votre jambe droite tremble toute seule.  Commander. Un perrier. Un thé. [et nous sommes bien d’accord, ces détails n’ont aucune importance] Vous prenez n’importe quel sachet et lorsque vous buvez, vous prenez conscience que vous avez choisi le parfum que vous détestez… Il faut poser une question et…

Laurent Poitrenaux ou la Magie du jeu

Pauline Catherinot – Quel a été votre premier choc artistique… théâtral ?

Laurent Poitrenaux –(silence) En tant qu’acteur c’estAriel Garcia-Valdès dans Richard III[1]. C’était un truc très électrique. C’était mon deuxième Festival d’Avignon. Je devais avoir 17 ans, j’étais encore dans la découverte. Il y a d’heureux hasards dans la vie… A 16 ans, j’ai vu  mon premier spectacle de danse contemporaine et c’était un spectacle d’Odile Duboc. Je l’ai retrouvée quinze ans plus tard. C’est drôle! Je me souviens aussi de Michel Piccoli dans La Fausse suivante[2]. C’était une mise en scène de Patrice Chéreau… Je devais d’ailleurs présenter, pour une école, une scène et j’avais choisi un passage que j’avais vu… Avignon a été un véritable creuset. J’ai vu le Kantor, ça c’était un choc esthétique : Qu’ils crèvent les artistes ! (1985)… Le Soulier de satin[3], une mise en scène de Vitez (1987), à la Cour d’honneur. C’était quand même assez extraordinaire …  et puis Chéreau…  j’ai vu Dans la solitude des champs de coton[4]

Pauline Catherinot – Que gardez-vous des opérettes auxquelles participaient vos parents ?  Comment êtes-vous venu au théâtre ?

Laurent Poitrenaux –Mon père était postier. Ma mère, secrétaire. Le week-end, ils  faisaient de l’opérette en amateurs. Apparemment, la vraie vie était là, il y avait de la joie. Et puis de l’autre côté, il y avait ma sœur aînée, elle vivait à Paris. C’est par elle que j’ai découvert MatthiasLanghoffou encore Chéreau. J’étais attiré par un théâtre extrêmement novateur et fort. Je ne comprenais pas forcément le propos lorsque je voyais les pièces mais je sentais bien qu’il se passait quelque chose. Souvent je me dis que je suis un hybride, un savant mélange de l’Auberge du cheval blanc et de Chéreau ou de Kantor – c’est un mélange un peu détonant. Il y a quelque chose en moi qui est sur ces deux axes… je crois que c’est quelque chose comme ça que je retrouve chez Olivier… une exigence, une écriture, un rapport à la langue, une tentative de raconter le monde à sa manière et en même temps avec de la drôlerie, de l’humour.

Pauline Catherinot  – Vous avez travaillé sur plusieurs projets avec Olivier Cadiot et Ludovic Lagarde (Le Colonel des zouaves, Retour définitif et durable de l’être aimé, Fairy Queen, Sœurs et Frères,Un Mage en été, Un Nid pour quoi faire…) Comment l’alchimie s’est-elle créée entre vous trois ?

Laurent Poitrenaux –  Le Colonel des zouave[5]s a été présenté comme un trio mais après il y a eu d’autres spectacles… Le premier qui a créé cette alchimie, c’est Ludovic. Il connaissait l’Art poétic[6] et il a senti que la manière d’écrire d’Olivier avait sa place sur un plateau de théâtre. Ludovic est très influencé par Samuel Beckett, il s’est intéressé aux textes les moins théâtraux : Solo, Cette fois, Impromptu d’Ohio[7] … tous les textes qui sont plus proches de ces romans, qui sont à la charnière. Olivier a répondu  à la première commande et il a écrit Sœurs et Frères[8]. Après, il se trouve que nous étions élèves-comédiens ensemble (Ludovic et moi). On se suit également avec Christian Schiaretti, Ludovic a été son assistant et pour ma part, j’ai travaillé sur certains projets en tant qu’acteur. A partir du moment où on a été sorti du contexte de l’école, on s’est peut-être regardé différemment. Lorsque Ludovic a monté sa première mise en scène, c’était comme une évidence de travailler avec lui. Le trio s’est peu à peu constitué et puis ensuite d’autres personnes nous ont rejoints. C’est ce qui est émouvant, c’est cette chose qui avance, qui évolue.

Pauline Catherinot – Comment s’élabore le travail de création lorsque vous êtes réunis ?

Laurent Poitrenaux – On ne travaille plus du tout de la même manière aujourd’hui.  Pour Le Colonel des zouaves, Olivier n’est absolument pas intervenu. Il nous a donné le livre, on l’a adapté. Il est venu à la générale et à la première et basta. Chaque texte nous oblige à inventer de nouveaux protocoles, à chercher. On se dit : « Qu’est-ce qu’on va faire avec ce machin ? » Petit à petit, Olivier est devenu de plus en plus présent. Il travaille avec nous sur l’adaptation… ça se fait en direct. Parfois, il réécrit  certaines choses comme pour Fairy Queen[9]. Par contre, pour le Mage, il n’y a eu aucune réécriture. On se demande à chaque fois de quoi on va avoir besoin, de quels types d’outils.

Pauline Catherinot – Qu’est-ce qui fait la force de « cette équipe » ?

Laurent Poitrenaux – Cette alchimie marche parce que, d’une part, Olivier n’est pas du théâtre. Il n’a rien contre, il n’y a pas de résistance.  Hormis qu’il se dise que ce n’est pas son champ à lui…  même si maintenant le théâtre le nourrit. Ce sont des trucs un peu bizarres, un peu souterrains. Personne ne cherche à faire ce que l’autre fait mieux que lui. Olivier écrit, il cherche dans son écriture, il évolue. Ludovic, à son endroit de metteur en scène, cherche et évidemment c’est pareil pour moi. Quand le texte d’Olivier arrive et bien, on se dit : « ça a bougé ». Alors, on bouge, on est obligé de bouger. A cela, se rajoutent la complicité, l’amitié et le quotidien. Au début, j’étais très impressionné, c’était : « je travaille avec Mr Olivier Cadiot ». Maintenant, c’est comme ma famille théâtrale, c’est merveilleux, c’est une chance, une très grande chance. Je la goûte parce qu’on peut traverser sa vie d’acteur sans jamais vivre cela, je sais que je ne serais pas le même acteur si ça n’existait pas. Cela ne m’empêche pas d’aller travailler ailleurs… au contraire et de revenir avec de nouveaux trucs. Nous avons une intelligence commune, il n’y a rien de fusionnel. Chacun a conservé son autonomie. Nous sommes très respectueux des uns et des autres.

Pauline Catherinot – Quel Mage êtes-vous ?

Laurent Poitrenaux – Moi qui ?

Pauline Catherinot – Vous : acteur et interprète. La figure de Robinson est au cœur de la plupart des livres d’Olivier Cadiot. Comment avez-vous abordé ce rôle ? Comment devient-on ce Mage d’un été ?

Laurent Poitrenaux  Je ne sais pas comment répondre à cette question. Je ne crois pas que je réfléchisse comme ça lorsque j’aborde les textes ou les spectacles d’Olivier Cadiot. Je n’essaye pas de définir de l’extérieur ce que pourrait être à chaque fois la figure de Robinson. C’est plutôt le fait de respecter l’écriture d’Olivier. Au bout d’un moment, il y a une figure qui apparaît et qui a tel ou tel aspect selon les textes. Mais je ne peux pas dire  que je le  construise de l’extérieur. Sur le Colonel des zouaves, on s’est vite rendu compte avec Ludovic Lagarde que c’était l’écueil sur lequel on allait achopper si on s’obstinait à vouloir construire un personnage au sens classique du terme. Olivier, lui-même, lorsqu’il construit, n’en a pas une idée précise. A force de couche et de couche, de tentative de mise  en échos… il y a une figure qui sort de tout ça.

Pauline Catherinot – Ce personnage semble en perpétuel mouvement, bousculé par le monde – peut-être en marge…

Laurent Poitrenaux– C’est quand même quelqu’un qui est souvent dans un rapport de soumission, de contraintes. Il est comme envahi par le monde, par la parole des autres… soumis à la parole des autres. C’est un trajet d’une libération. Il s’en sort, il arrive à s’en sortir. C’est quelqu’un qui lutte pour s’en sortir. Après il y a cette idée d’histoire familiale, de poids… Comment on se libère de ça. Comment on vit avec ça. Comment on fait la paix. A la fin, il y arrive.

Pauline Catherinot – Vous parlez du Colonel des zouaves comme d’un maitre étalon, le mage pourrait-il remplacer ?

Laurent PoitrenauxRemplacer, je ne sais pas. J’aimerais bien jouer dans la même soirée ou le même week-end le colonel et le mage. Alterner. J’aimerais bien traverser cette expérience-là. Les deux sont à deux bouts de nos aventures respectives, du coup je serais assez curieux de les confronter. Le mage pourrait devenir un autre maitre étalon que je pourrais jouer à 65, 70 ou 80 ans… Ce sera un autre colonel, il faudra que j’adapte mais le mage pourrait avoir une vie tout aussi longue. Il vit beaucoup plus vite, j’ai presque atteint, en deux ans, les trois-quarts des représentations que nous avons faites en 15 ans avec le colonel. Il y a un phénomène d’accélération, j’espère que ce spectacle pourra m’accompagner longtemps, me jauger à l’intérieur de ça.

Pauline Catherinot  – Vous avez travaillé avec Odile Duboc lors de la création du colonel des zouaves, comment abordez-vous le corps désormais ?

Laurent Poitrenaux –On avait travaillé avec Odile sur un texte précédent mais Le Colonel des zouaves est le texte fondateur. J’avais rencontré une écriture avec le colonel à laquelle je devais me confronter seul pour trouver des solutions avec Ludovic qui était en face, à la mise en scène. Cela m’a transformé comme acteur.  Il y avait également le travail au micro avec Gilles Grand… ça a modifié mon regard sur mon outil. . Il y a eu un avant et un après Odile. Je ne bouge plus pareil depuis que je l’ai rencontrée. Pour faire court, avant j’étais inconscient de mon corps et la rencontre avec Odile m’a rendu conscient. Elle m’a ouvert les yeux sur mon corps, elle m’a dessiné. Avant, je ne me posais pas cette question, comme je pense beaucoup d’acteurs… Tu joues, tu cherches à bien dire le texte mais tu ne te poses pas la question du corps… ça suit. On a très peu travaillé sur le spectacle. Elle ne m’a pas chorégraphié, elle m’a aidé sur des choses anecdotiques comme la course sur place. Mais hormis ça, elle n’a pas du tout travaillé sur ce que je faisais dans le spectacle. On a travaillé tout autour sur des exercices qu’elle faisait régulièrement avec ses danseurs : sur le rapport à l’air, à l’eau, aux éléments… un rapport à la détente, au suspend. Ces exercices m’ont, petit à petit, ouvert les yeux et fait prendre conscience de mon corps. Ça allait avec une réflexion que je n’avais pas du tout à l’époque. C’est toute la problématique de Diderot et du Paradoxe sur le comédien.

Pauline Catherinot – Vous parlez souvent de l’ultra conscience, de l’hyper conscience du comédien. De quoi s’agit-il ?

Laurent Poitrenaux –Je suis plutôt partisan d’un acteur ultra conscient, il faut être dans un état de conscience le plus absolu possible, le plus permanent. Avec Odile, c’était un travail qui se faisait sur la détente. C’était à la fois physiquement très engagé mais nous n’étions jamais dans une chose gymnique.  Il y avait des exercices où nous étions dos à dos, il n’y avait pas de meneur, on bougeait ensemble. Ce sont des séances qui font un peu planer… Dès qu’elle voyait que les gens étaient un peu partis elle disait : « Non, non conscience, il faut rester conscient ».Est-ce qu’il y a quelqu’un qui mène, est-ce que je suis mené, il ne s’agit pas de maîtriser mais d’être dans un état de perception absolue. J’ai pris conscience avec ces exercices du choix… L’importance de choisir. Moi, j’appelais ça des carrefours avec elle. L’idée, ce n’est pas de tenir le mouvement ni de le figer, c’est de rester encore vivant dedans. Comme à un carrefour… on a le choix dans la seconde, dans le millième de secondes de continuer ou de partir à contrecourant et tous les exercices d’Odile permettent d’affuter tout ça, de choisir tout le temps.

Pauline Catherinot – Qu’en est-il pour le Mage ?

Laurent Poitrenaux –En spectacle je choisis en permanence. J’essaie qu’il y ait le moins de choses possibles qui m’échappent… alors bien sûr que ça m’échappe. Il ne faudrait pas penser que je suis une machine parce que ce ne serait pas intéressant non plus. C’est comme un cheval. Tu es ton propre cheval. Parfois tu le maîtrises et parfois il faut lui laisser un peu de marge pour qu’il prenne son envol, pour qu’il y ait cet entre-deux permanent. Mais si tu es complètement inconscient, de toute façon ce choix tu ne l’as pas. Je pense que c’est bien qu’un acteur choisisse ; qu’il fasse des choix… après ce sont des choix sur le texte, sur le sens, sur le pourquoi… L’idée, ce n’est pas de bien faire ce que l’on te dit de faire… ce n’est pas très intéressant. On est à un endroit bizarre en tant que comédien, on n’est pas le metteur en scène, on n’a pas la vision du spectacle, on n’est pas l’auteur qui est la vision de son texte. On est au service de ça mais on peut être un serviteur éclairé, un interprète éclairé.

Pauline Catherinot – Vous faisiez référence précédemment au travail sur le son avec Gilles Grand.

Laurent Poitrenaux –Le texte appelle le son. Olivier vient de la poésie sonore c’est un grand admirateur de Bernard Heidsieck. Ce n’est pas un hasard si cette question de la poésie mise en bouche, mise en corps se retrouve chez Olivier. C’est un très grand lecteur de ces textes et il lit au micro. Le micro permet de ne pas fournir un effort technique qui ralentirait le débit. Il permet la fluidité qui rend la rapidité du texte, c’est une écriture de la vitesse, de l’intensité et si on commence à trop prendre son temps, à trop vouloir expliquer ce que l’on dit. On perd le fil. Le texte n’est pas écrit pour ça, il ne résiste pas à ça. Du coup le micro est venu assez naturellement.  Le concept a été inventé lors du Colonel des zouaves avec Gilles Grand : un grand musicien qui travaille aux beaux-arts de Lyon. Il avait toute la partition sonore, il était avec moi, en direct, sur le spectacle. Évidemment travailler au micro te permet de travailler dans des zones que tu ne connaissais pas auparavant, l’écriture d’Olivier oblige à se poser des questions dans la construction du personnage. Comment rendre un texte ? Comment être le passeur ? Comment faire pour que les gens fassent leur film ? Il faut être le médiateur le plus efficace possible.

Pauline Catherinot – En ce qui concerne Un Mage en été, la partition sonore semble complexe et très précise, comment s’est-elle dessinée ? Comment avez-vous travaillé avec Ludovic Lagarde ?

Laurent Poitrenaux –Le micro est venu naturellement pour rendre la multiplicité des voix, ça me permet de travailler très petit ou très grand. Je peux chuchoter comme au cinéma, ça m’aide à rendre compte de toutes les couches du texte, de toute la teneur sensible. On peut descendre dans des choses ultra sensibles, comme lui descend dans une écriture très intime… et à côté de ça, on va aller dans des choses beaucoup plus délirantes. Le micro permet ce champ-là. Il ouvre mon outil d’acteur.

Pauline Catherinot  –  Les perceptions sont différentes d’une place à une autre et d’une salle à une autre. Comment passe-ton de l’Opéra (en Avignon) au Théâtre des Ateliers (Lyon)?

Laurent Poitrenaux –Le son est plus difficile à faire tourner dans une petite salle. Tout est très près.  Même si l’enceinte est là-bas, elle n’est quand même pas si loin… ça joue sur la perception des gens. On garde l’idée, on garde la trame, on garde le gros trait, mais on n’est plus du tout dans la finesse que l’on avait trouvé à Avignon. C’est comme ça, c’est le théâtre. Les techniciens doivent inventer: la lumière, le plateau, le son. Hier, quelqu’un était dans la salle, il n’avait pas vu le spectacle auparavant, il me disait une chose assez juste : « il y a une grande présence physique ». Je crois que ce n’était pas du tout le cas à Avignon. Il y avait quelque chose de plus, c’était plus aérien, plus diffus. J’avais le volume autour de moi, j’étais un peu comme dans les limbes, un peu perdu dans l’espace. Ici,  vu la salle, même pour la personne qui est au dernier rang, je ne suis quand même pas si loin que ça. Je suis obligé d’être sur la pente, je suis encore un peu plus près des gens…

Pauline Catherinot – Le plateau est incliné : pourquoi ce choix ? 

Laurent Poitrenaux –C’est un problème de tournée. Toutes les villes dans lesquelles on tourne ont acheté le spectacle avant qu’il ne soit créé… avant même qu’il ne soit rêvé. Les gens aimaient soit le colonel des zouaves, soit le travail de Ludovic, soit mon travail. C’est vrai que lorsqu’on dit monologue, on pense petite salle, c’est normal. Sauf que c’était quand même rêvé pour l’Opéra à Avignon, bizarrement, c’est un monologue qui a besoin de volume. Normalement le plateau est une courbe, elle est presqu’invisible. En Avignon, j’étais au sommet de cette courbe, c’était calculé presqu’en terme de volume complet de la salle. Je pense que j’étais quasiment au milieu du volume. J’étais presque suspendu, il y a cet effet de courbe sur un sol noir qui peut disparaître grâce à la technique. Là, il se trouve que pour des raisons d’angle, de lumière, Sébastien Michaud était battu si je me mettais à l’endroit normal du plateau. Les projecteurs ne pouvaient pas me suivre dans les coulisses. Il m’a demandé ce que je pouvais faire, dans ces cas-là, tu dis oui… Il n’y a plus de magie si on arrose tous les murs. Du coup, je suis en pente. Cela change beaucoup de choses pour moi, notamment pour les appuis…

Pauline Catherinot  – Vous avez dit dans une interview que l’écriture  d’Olivier Cadiot vous avait permis de trouver un tempo, une musicalité. Quel est ce tempo ?

Laurent Poitrenaux –C’est un rapport à la vitesse. J’ai eu très tôt, très vite une familiarité avec la langue d’Olivier, avec son écriture. Je ne saurais pas vraiment l’expliquer. Il y a un endroit où je me sentais à l’aise, ça tient à cette vitesse de l’écriture, à la multiplicité, au vitrail… comme des morceaux d’écriture c’est comme un grand huit. Je prends souvent l’image du surf, c’est comme on prend d’immenses vagues … Comme disait le colonel à la fin « on peut retomber les deux pieds sur terre » je crois que c’est ça qui me plait beaucoup et qui m‘a construit, ça induit une grand dextérité, une technicité… ça amuse mon outil d’acteur.

Pauline Catherinot – Le mage exprime l’idée qu’il ne faut pas faire son deuil, qu’il faut remettre les morts et les vivants à la bonne vitesse…

Laurent Poitrenaux –Remettre les morts et les vivants ensemble à la bonne vitesse c’est le beau programme du mage qui n’est pas une phrase sibylline. Elle ouvre sur plein de complexité, elle laisse ouvert une rêverie autour de ça. Comment tu vis avec tes morts ? Comment ces morts agissent ? Comment ils sont encore là ? C’est pour ça que j’aime beaucoup le passage sur la tasse de café, les gens ressurgissent par des gestes anecdotiques. Olivier le dit souvent, à un moment il faut faire son deuil et non il ne faut pas. On va passer à autre chose, la personne a disparu à un moment, elle part au musée alors que non, au contraire… C’est ce que défend Olivier et c’est ce qui me parle… ça t’aide à vivre parce que ça reste présent, c’est quelque chose qui s’adoucit avec le temps, un rapport moins violent à la disparition, à la perte des gens. Ils te parlent, par où… je ne sais pas, mais ça parle. Du coup, il n’y a pas de porte à fermer. Olivier cite je ne sais plus quel philosophe et il écrit quelque chose comme ça : « il faut faire exploser le passé dans le présent. Qu’est-ce qui, dans notre présent, est agi ? » D’où ce passage dans le mage…  on voit les thermes et puis ensuite le terrain de foot. Il y a cette sédimentation que l’on a dans nos vies, ces histoires accumulées et même celles qui se sont passées avant nous. On les récupère. Nos corps possèderaient, selon certains scientifiques, des atomes du Big-bang il y a une trace en nous, ça perdure, on est porteur de ça… de l’origine du monde. Alors, comment ça t’agit ? Comment tu en as conscience ou pas ? Comment ça t’aide ou ça t’enferme ? Nous sommes chargés de plein de couches.

Pauline Catherinot – Selon vous, où mène la rivière verte ?

Laurent Poitrenaux –Où l’on veut, un bel endroit j’espère. C’est vraiment un lieu pour Olivier, dans tous ses livres, à un moment, il y a la rivière. Tous. La rivière, c’est le motif récurrent. Lorsque tu te baignes, tu es à la fois porté, tu es meneur, mené, tu peux agir ou au contraire te laisser couler, tu es dans une chose merveilleuse, ton corps se dissout c’est aussi pour ça que la photo de Nan Goldin l’a frappé, ça lui a rappelé des sensations très personnelles.

Pauline Catherinot – Vous avez fait une lecture des textes de Bernard Heidsieck en Avignon… il a souvent dit qu’il était le seul à pouvoir les dire… Ce jour-là, vous avez réalisé une véritable performance… la poésie était debout !!! Comment êtes-vous entré dans l’univers de la poésie sonore ? Comment avez-vous abordé ces textes ?

Laurent Poitrenaux –J’ai connu la poésie sonore par Olivier. Lorsqu’il m’a proposé ce projet pour Avignon, j’ai été très honoré. Je sais qu’Olivier est allé voir Bernard Heidsiecket lui a dit : « voilà j’aimerais bien que tu sois présent lors du festival – peut-être pas physiquement mais est-ce que tu accepterais que ce soit Laurent Poitrenaux ? » Olivier aurait pu le faire mais je pense qu’il se sentait trop proche de lui, il y avait des choses trop confuses pour Olivier qu’il n’avait pas envie de mélanger. J’étais un peu son intermédiaire et comme Bernard Heidsieckavait adoré le Colonel des zouaves, il a donné son accord.  C’est une grande responsabilité et puis c’était beau, je retrouvais des échos dans l’écriture d’Olivier.  Je comprenais d’où tout ça venait et ensuite, j’ai abordé les choses de manière très pragmatique. Chaque texte avait une durée très particulière. Il fallait que le texte rentre dedans, il y avait des rendez-vous pour certains, des moments de respiration. J’ai donc travaillé au chronomètre en essayant de rendre ce dialogue étrange – de remettre les morts et les vivants ensemble à la bonne vitesse. On était dedans, en plein dedans, c’était parfait, c’était très en échos. C’est extrêmement ludique à faire en tant qu’acteur. Je trouve l’idée complètement dingue d’aller chercher juste le souffle des gens, ça me touche. Il y aussi sa manière de parler, c’est extrêmement drôle et brillant.  C’est merveilleux, c’est presque un autre siècle qui arrive et je crois que les gens étaient surpris de ça aussi.

Pauline Catherinot – Il y a des correspondances entre le Mage et le Cut up

Laurent Poitrenaux –Il y a même une référence assumée

Pauline Catherinot – La langue est précise… presque découpée

Laurent Poitrenaux –Oui, c’est très scalpel, très dentelle. Il ne travaille pas au fil de la plume, il a des tas de bouts qu’il essaie de relier comme des rhizomes. Il y a quelque chose d’extrêmement autobiographique. Il y a comme un parcours. C’est bien son histoire qui se raconte – il est passé par là et puis à un moment cette chose-là allait arriver au bout de quelque chose, ça ne pouvait pas suffire pour raconter ce qu’il y avait à raconter. Le Mage, c’est un peu le portrait d’un artiste, une rêverie d’écrivain – Le mage comme un écrivain, comme le dit Rimbaud, c’est cette chose  en connexion avec une muse…

Pauline Catherinot – Qu’est-ce qu’il faut pour que vous vous disiez « ça a joué » ?

Laurent Poitrenaux –C’est un état à la fois de conscience et d’abandon qui fait, qu’à un moment, tu as réussi à surfer avec joie. D’un seul coup, tout ce que tu as tenté, tu l’as réussi. Pour que ça ait joué, il faut qu’en face, ça ait écouté, ressenti. Quand tu es jeune comédien, tu penses qu’il faut que ce soit parfait, il y a une idée de la perfection qui n’est pas au bon endroit. Les erreurs de textes sont dues à une hypersensibilité qui a été très bénéfique à ce moment-là, idéalement il ne faudrait pas que ça se traduise comme cela. Parfois, tu peux te gâcher tout le reste de la représentation quand tu es jeune comédien, parce que cela ne s’est pas passé comme tu voulais. Alors qu’on s’en fou. D’abord parce qu’en face les gens pensent que c’est comme ça que ça devait se passer – ça aussi tu le comprends… donc ça te détend.

Pauline Catherinot – Vous avez reçu un prix en 2008, est-ce que ça a changé les choses ?

Laurent Poitrenaux –Mon téléphone ne s’est pas mis à sonner plus. Un jour, j’ai été nommé aux Molières, je n’ai pas eu le prix – les Molières ça reste un objet un peu étrange. Je pense que quand tu l’as, tu es très content, on ne va pas cracher dans la soupe … C’est le fameux débat : théâtre privé – théâtre public. Je comprends qu’un théâtre privé ait d’autres règles du jeu qu’un théâtre public. Dans le privé ça doit rentrer, le mec prend un risque financier, il est bien obligé de faire certains choix esthétiques, artistiques, cela induit un certain rapport au métier. Après, les choses ne sont pas aussi caricaturales que ça, en fait, on ne cherche pas au même endroit. Là c’était le prix du syndicat de la critique. Je ne dis pas que c’est un prix plus honorifique mais je sais que les gens qui ont voté, ce sont des critiques qui voient des spectacles et qui m’ont sans doute vu dans beaucoup de choses notamment dans le Lagarce. J’étais assez touché de cette reconnaissance professionnelle – c’était de professionnels à professionnels. Mais après ce n’est pas un prix qui peut ouvrir sur des voies. D’ailleurs pour les Molières c’est pareil, on n’est pas aux Césars …

Pauline Catherinot – Quelle serait votre plus grande crainte ?

Laurent Poitrenaux –Ne plus travailler. C’est la crainte de n’importe quel acteur. Je touche du bois, je ne peux pas me plaindre, la vie m’a gâté. On me demande souvent si j’ai le trac. Je ne peux pas dire que, maintenant, j’ai le trac. Lorsque j’avais vingt ans, il y avait cette idée de vouloir bien faire. Bien faire… Il y a ce côté un peu bon élève, un peu fatigant. Evidemment, tu as peur. Avec la légitimité, ça s’est apaisé. Par contre j’ai – physiquement – j’en parle souvent avec Ludovic… je sais que maintenant deux trois heures avant de jouer, je suis … il y a quelque chose de mon corps qui est épuisé. A l’idée de jouer, dans trois heures, je me dis : « ça va juste être atroce ». Il y a une fatigue, une lenteur, une pesanteur. C’est comme si le corps se mettait en réserve. Il sait ce qui l’attend,  il dit maintenant je me mets en fourchette base. C’est comme un tsunami – la mer se retire, se retire – tu es dans un état d’épuisement, ça paraît une montagne et puis petit à petit on va dire trois quarts d’heure – une heure avant de monter sur scène, il y a quelque chose qui commence à revenir. Je sais que juste avant que ça parte, le corps est présent. Il est là. Donc, la peur ça pourrait être qu’un jour, la mer se retire et qu’elle ne revienne plus. C’est une peur basique qui s’est déplacée à force de jouer. J’ai cette chance de jouer beaucoup avec des spectacles comme le Mage, comme le Colonel… des choses plus solitaires, qui évidemment affûtent. Tu n’as pas de dérivatifs avec des partenaires, tu es obligé de résoudre tes problèmes. Lorsque tu démarres ce métier, tu le fais sous forme d’inconscience. D’ailleurs je pense que si les gens étaient conscients, ils ne feraient pas ce métier. Si tu savais ce que cela allait te coûter, tu ne le ferais pas et la jeunesse a cette forme d’inconscience qui te permet d’avancer. Petit à petit, cette inconscience disparaît et puis il y a une conscience du travail, tu sais ce qu’il va falloir aller puiser pour que ça arrive. Je ne pourrais pas l’écrire noir sur blanc, je sais ce que le plateau nécessite pour que ça advienne. Des fois c’est fatigant mais il y a – je ne le redirai pas bien – mais il y a une phrase de Strehler qui résumait assez bien le parcours d’acteur. Il disait au début on fait ça avec les tripes, le sang, le sexe. On balance tout et puis après, on arrive à une autre étape, on commence à maîtriser son outil, à avoir un peu de conscience. On se connaît un peu plus soi-même. Ensuite, il y a l’autre étape où on est un peu comme le chirurgien. Il faut toujours se rappeler qu’on n’opère pas un pancréas mais un homme qui a une maladie du pancréas – on n’effectue pas le job juste comme ça. Et puis commence le véritable amour du théâtre. Je commence à pressentir ce qu’il voulait dire parce que petit à petit tu arrives à une chose plus essentielle qu’au début.  Je ne fais plus ce métier pour les mêmes raisons. Quand tu es jeune, tu as envie de briller, d’avoir les grands rôles, tu as envie d’être aimé. Après tu te dis que le plaisir c’est quand même de servir des textes plutôt que de se servir soi. Il y a des vrais plaisirs qui arrivent. C’est un peu le parcours du mage et c’est bien pour ça que je suis heureux de jouer ce spectacle. L’idée, c’est d’arriver à une forme de détente, d’abandon comme les maitres de No.  Bien sûr ils sont très vieux, ils ne peuvent plus faire ce que font les jeunes mais ils sont tellement maîtres de leur savoir que ce qu’ils devaient faire en milliers de gestes se réduit. Reste l’esquisse d’un geste qui va contenir tous les autres. Ils arrivent à une épure. Le parcours d’un acteur – idéalement – c’est d’aller vers ça, vers cette épure.

Pauline Catherinot – Une dernière question avant de vous laisser vous préparer… quels seraient vos rêves, vos envies de théâtre ?

Laurent Poitrenaux –Je n’ai jamais rêvé comme ça. Je n’ai jamais rêvé en termes de rôles. Je suis très heureux que les gens rêvent pour moi, ils ont plus d’imagination. Pour l’instant, je dois bien reconnaître que j’ai été battu à chaque fois… les gens ont été plus imaginatifs que moi. Après, j’imagine que jouer Hamlet ça doit être bien – après je n’en sais rien – je dis les trucs les plus bateaux mais je ne peux pas dire que je pense comme ça. Par contre, une aventure, un projet… Après Avignon j’étais … c’était tellement fort ce que l’on avait vécu, avec l’apothéose avec le Mage en termes d’accomplissement, d’accueil que j’ai eu un effet de falling. Comme lorsqu’on on prend un très grand shoot il y a une sorte de descente, tout devient un peu fade. Je n’arrivais pas à me mobiliser pour d’autres projets. Je peinais à lire les textes et donc à un moment je me suis dit mais ça y est, c’est fini… Et puis non, une musicienne me propose un texte, un projet, ce n’est pas un texte de théâtre. Il s’agit de l’adaptation d’un livre qui s’appelle Karsky de Yannick Haenel. On va le jouer cet été à Avignon. Je le lis, c’est un projet très bizarre, très compliqué, très polémique et d’un seul coup il y a quelque chose qui se réactive. La vie m’a trop gâté elle s’occupe très bien de ça sans moi – c’est parfait quoi – je ne peux même pas être déçu du coup.


[1]Mise en scène de Georges Lavaudant, Festival d’Avignon 1984

[2]La Fausse suivante, Marivaux

[3]Le Soulier de satin, Paul Claudel

[4]Dans la solitude des champs de coton, Bernard-Marie Koltès

[5]Le Colonel des zouave, Olivier Cadiot (P.O.L) – SpectacleCréé en 1997 au CDDB de Lorient.

[6]Ll’Art poétic, Olivier Cadiot (P.O.L)

[7]Catastrophe et autres dramaticules, de Samuel Beckett

[8]Sœurs et Frères, Olivier Cadiot (P.O.L) ; Spectacle créé en 2007 à Marseille – Mise en scène de Ludovic Lagarde et Laurent Poitrenaux

[9]Fairy Queen, Olivier Cadiot (P.O.L)

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