Rodolphe Burger… S’envolent les colombes


Sebastien Klopfenstei

Avec: Rodolphe Burger (guitare et chant) – Mehdi Haddad (Oud) – Julien Perraudeau (Basse, Clavier) – Yves Dormoy (Electronique, clarinette) – Ruth Rosenthal (Voix) – Rayess Beck (voix)

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Distribution

Merci au Théâtre de Vénissieux, à Anne-Cécile et à Hélène.

Un grand merci à Rodolphe Burger pour sa patience et sa gentillesse.

Dans le Hall… Dès le réveil, l’envie d’être à ce soir… Ce Soir. Ce soir. Ce soir. Vite. Ce soir. J’aimerais avoir une baguette magique pour contourner les aiguilles. Mais. Respecter l’ordre des choses. Il faut bien. Pas le choix. Folle journée. Dans le marasme continu et frénétique du monde travail. Déclencher la matière-rêve. S’enfuir ailleurs. Imaginer les sons, les musiques, les voix. Imaginer. Se projeter dans le concert-mouvement de Rodolphe Burger. Deux variations. Le Cantique des Cantique § Hommage à Mahmoud Darwich. Double hommage. Bashung. Darwich

Alors vers 18h30. Courir et attraper le métro (dans les pensées, l’attraper vraiment). L’avance du spectateur… Vite. Arriver. Arriver. Pour. Pour prendre le temps. Pour se souvenir des files d’attente. Pour ne rien manquer de l’arrivée des spectateurs, des bruits de couloirs, des gestes de l’équipe. Pour manger. Se détendre. Boire un verre de vin. Le bonheur. La vie. Écrire et noircir les pages du petit carnet rouge. Pousser la porte du Théâtre de Vénissieux. La découverte d’un nouveau lieu. Moquette rouge. Ambiance chaleureuse. S’arrêter au guichet et prendre sa place. Deux noms sur le talon que l’on voudrait conserver. Et puis. S’arrêter. S’asseoir à une table. Commander. Laisser la main libre d’écrire ce qu’elle veut. Entendre des bruits qui s’échappent sous la porte bleue / Dans la cachette des falaises/ Répétitions / Balances / Bruits de pièces / Moquette rouge / Une femme se recoiffe / Se lave les mains / Deux spectateurs attendent / Entendre les voix des tourterelles / « Est-ce tu pourrais goûter le vin? »/ « Un petit quart d’heure »/ « ça va arriver »/ Manger. Et puis se diriger vers la porte bleue. Dans un état musique. Fille. Se réveille. Et puise son énergie. Le bruit. Les voix n’existent plus. Je suis de l’autre côté. Déjà. Parfums.

« L’inclassable Rodolphe Burger nous offre une rencontre musicale entre deux poèmes d’amour, l’un en hébreu, l’autre en arabe. Composée à l’origine pour le mariage de son ami Alain Bashung, la musique électro-planante du Cantique se mêle aux vers illuminés de Mahmoud Darwich… Un Concert hypnotique. »

Dans la salle… Premier rang. Au centre. L’impression d’être à la bonne place.Terriblement froid. (Regretter la laine pure). Observer la scène. Tapis orientaux. Tabouret de Rodolphe. Pupitres. Guitare blanche. Clavier. Projecteur. Lumière bleue. A ce moment là, j’ai pensé: « à quoi (ça) sert la vue d’ensemble quand on peut voir l’artiste de près… » Scène. Le détail. La vie. Plateau. Voir les gestes, les expressions, entendre les pages se tourner. Etre au plus près. / Que sera notre vie quand… / C’est étonnant. Il reste des places. C’est quand même Rodolphe Burger!!! Peut-être le lieu. Peut-être le froid. Peut-être la peur du texte, des textes.

Lumière s’éteint. Une voix de femme rappelle les « consignes ». Éteindre le portable. Ne pas prendre de photos.

Le Cantique des Cantiques. (Création: 2001 – Musique: Rodolphe BurgerTraduction: Olivier Cadiot et Michel Berder).

« Le mieux est peut-être que je raconte ce qui ressemble bien à une histoire. Il y a d’abord cet appel téléphonique, un jour (nous sommes en 2001) d’Alain Bashung, qui me propose de l’aider à concevoir sa cérémonie de mariage avec Chloé Mons. Il ne s’agira pas d’une cérémonie religieuse, mais il souhaite
tout de même qu’elle ait lieu dans une église d’Audinghen, dans le Pas-de-Calais. Le curé est d’accord, mais Alain souhaite que nous enregistrions une maquette et que nous la lui présentions pour le rassurer.
Mon ami Olivier Cadiot vient de participer à l’énorme entreprise de la Bible Bayard, avec d’autres écrivains contemporains. Sa traduction magnifique du Cantique est achevée et je la propose à Alain et Chloé. Nous enregistrons chez moi une maquette de cette lecture accompagnée d’une musique que j’ai préparée la veille. La séance est mémorable : partis pour enregistrer un extrait du texte, nous sommes tous trois emportés et la version dure plus de vingt minutes. » (Rodolphe Burger)

Les artistes entrent sur le plateau. Rodolphe Burger ferme la marche. Chemise blanche. Silence. L’accueil est glacial. J’aimerais applaudir. Silhouette immense s’installe sur le tabouret. Musique s’élance. Le corps se recroqueville. Se penche. Se recentre. Se balance. Mouvement de tête. Comme un battement. La mesure. Burger. Dans une bulle. Burger. Presque en transe. Burger. Concentration. Cantique des Cantiques. « Fille de Jérusalem » Les langues se mêlent. Hébreu. Français. L’artiste a souvent repris ce texte… Différentes versions. D’abord en 2001 pour le mariage d’Alain Bashung et de Chloé Mons. Sensualité. Deux êtres. Deux voix. Profond et Percutant. Il y a eu la version en Avignon avec Laurent Poitrenaux et Valérie Dashwood. J’aime ce texte… Magnifique et poétique. La traduction est sublime. [Je vous invite d’ailleurs à découvrir la nouvelle traduction de la Bible – publication dirigée par l’excellent Frédéric Boyer]

Cantique de Salomon.  Chants d’amour. La Septante. Le canon. Homme. Burger. Femme. Ruth Rosenthal . Lui. Sur son tabouret. Guitare blanche. Elle. Au micro. Derrière le pupitre. Disparition du corps. Deviner les épaules… Elles. Se contractent. Les yeux noirs suivent les pages. Une moitié de visage. Entendre le chant des tourterelles. Un instrument entre les mains. Ponctuation sonore. L’air est liquide. Le son hypnotique. Le fond de scène: d’un vert rivière. Plonger dans le texte. Contourner le temps. Restent le poème, les voix, les cordes. Je m’envole. Je m’élève au dessus du fauteuil. Entre les ailes des tourterelles. Seul le froid me ramène à la réalité. [Le froid et le téléphone portable de mon voisin. Plaie. « Je n’entends rien » dit la voix à l’autre bout du fil. Nous. On aimerait entendre le oud, la guitare, le texte… quel est l’intérêt???] Je rêve un peu… de ces rencontres improbables, de ces projets. Le pouvoir de la musique. ça vibre, ça m’emporte toujours plus loin. Profiter de ces instants. Ah… j’aimerais… La musique de Burger demande au spectateur une attention de tous les instants. Être alerte. A l’écoute. Attentif. Nous ne sommes pas dans un format consommation. Il faut du temps et de l’énergie. Fournir des efforts. Se réveiller. Pour. Profiter vraiment. Pour. Entendre vraiment. Guitare blanche. Libre. Pas de sangle. Une reine s’enchaîne à vos cordes. Vague bémol: peu de regards entre les musiciens. Les voix sont comme isolées. Elles se rejoignent dans l’espace sonore. La musique disparaît peu à peu. Les voix se taisent. Applaudissements.

Notre musique [interlude cinématographique] Écran s’allume. Veilleuse. Dos de Burger. A cet instant, j’ai pensé que je n’étais peut-être pas à la bonne place – ne voir que des morceaux de phrases – ne comprendre le film de Godard Notre musique que partiellement. Il faudra le revoir plus tard. Au bord de l’intimité. Dialogue entre une jeune femme juive et Mahmoud Darwich. Poésie…

« C’est d’abord par ses entretiens, plus que par sa poésie, que j’ai pour ma part découvert l’immense Mahmoud Darwich. Pour poursuivre l’«histoire», Elias Sanbar prend un jour contact avec moi via un ami commun, Alain Milianti. Nous dînons ensemble et évoquons l’éventualité d’un travail musical autour d’un texte de Darwich traduit par Sanbar, qui s’intitule S’envolent les colombes et dont Elias souligne l’incroyable proximité avec le Cantique. Une mise en miroir des deux textes mis en musique pourrait avoir lieu à Paris et à Ramallah. Cet hommage ne put être rendu du vivant de Darwich.
Ce projet, continue de me hanter, et je l’évoque notamment auprès de Rayess Bek, jeune musicien venu de Beyrouth, rencontré à Marseille en juin 2009. » (Rodolphe Burger)

Hommage à Mahmoud Darwich. Rayess Beck entre en scène.  S’assoit. L’obscurité. Que le son de l’instrument. Oud. Musiciens. Ferment les yeux. Dans les ailleurs. La musique comme un appel. Avant les mots. Avant la poésie. La voix de Rayess Beck transperce, touche l’âme et peut-être les cieux. En arabe. En français. J’ai vu avril. J’ai vu la mer. J’ai vu l’orient. Je n’ai rien oublié des cantiques. J’ai aimé. J’ai appelé doucement. J’ai tangué. J’ai dansé. J’ai vogué. Dans les commencements, dans les infinis. Je me suis accrochée aux vagues. Dans les préludes. Les âmes. J’ai fermé les yeux. Aussi. Pour vivre plus fort. Pour ressentir encore. Babel sur scène. Implose les carcans, les frontières. Cultures se rencontrent. Performance. Comment parvenir à déposer les adresses de mon âme dans les becs de ces colombes? Le parfum des orangers, des roses des sables. Dors. Dors. Entre Babel et Vénissieux. S’envolent les colombes. Se posent les colombes. Dans les volutes. « Si je pouvais ne pas t’aimer, ne pas aimer » – L’écho. La correspondance. Entendre le souffle du poète palestinien. Ne pas oublier les mains, les regards, l’émotion. Oud et Guitare. Un appel avant les mots. Écriture automatique. Se laisser bercer. Je ramasse mon écume. Le mouvement des hanches… Les âmes dans les ailes de ces colombes et ne plus disparaître. Oud. S’envolent les colombes. Pour que l’on sache, que l’on s’élève. S’envolent. S’envolent les colombes. Se posent. Oud. Et noircir le papier dans la pénombre. Orient. Egypte. Babel. Vénissieux. Babel. Egypte. En arabe. En français. Poésie vivante. Où m’emportez-vous? Où? Dans mon oreille… je me charge, me décharge. Sur le chemin… Je rêve. J’espère. Le corps plein. Déborde. Longe les lignes, les rides légères. Concert. Intense. Concert? Intense. Mes plaies sont ouvertes ce soir. La nuit me grandit. Poésie. Poésie. Les pensées s’absentent. La musique disparaît peu à peu. Retour au silence. Applaudissements « Bravo. Bravo.. » Lumières se rallument. Quitter le fauteuil. Deux Cantiques. Deux Eden. Deux hommages. S’envolent les artistes. Bashung. Darwich.

Après / Sur une moquette rouge / Un verre de vin / Des éternuements …  L’improvisation maladroite… Une courte discussion / Merci pour tout cela / C’était beaucoup /

[J’espère avoir l’occasion – un jour – de poser des questions percutantes à Monsieur Burger / Une longue interview / Au Théâtre de Vénissieux – Je ne m’attendais pas à cela, je n’y croyais plus, j’avais abandonné l’idée. L’improvisation presque totale. Pas mon carnet. Pas mon dictaphone. Les questions manquaient de relief, pourtant…]

Pauline Catherinot: Vous avez souvent repris le Cantique des Cantiques… Quelle est l’origine de ce projet? (question profonde…)

Rodolphe Burger: J’ai composé la musique pour le mariage d’Alain Bashung et de Chloé Mons. Alain voulait que ça se passe dans une église. Ils avaient imaginé une série de textes. On s’est retrouvé chez moi pour enregistrer une maquette. A ce moment là, Olivier Cadiot venait de publier sa traduction du Cantique des Cantiques. C’était plus fort que n’importe quoi. Le premier jet est devenu un disque. C’était comme une évidence.

Pauline Catherinot: Pourquoi associer le texte de Darwich, poète palestinien? (question très profonde…)

Rodolphe Burger: Elias Sanbar, ami et traducteur de Darwich, prend connaissance du Cantique par l’intermédiaire de Godard. Darwich connaissait ce texte par coeur. L’envie de faire quelque chose d’équivalent est née avec le texte de Darwich… S’envolent les colombes. Le Cantique est un texte sur l’amour. Il ne parle que de ça. Darwich était encore vivant à l’époque. J’avais beaucoup d’admiration pour lui, pour ses prises de position. J’ai découvert – avec le film de Godard, un personnage magnifique, rigoureux, intransigeant…

Pauline Catherinot: Vous avez créé ce spectacle sur la scène nationale de Sète… (réflexion profonde)

Rodolphe Burger: J’avais envie de mettre en miroir les deux choses. En hébreu. En arabe. C’était un double hommage… à Alain et à Darwich. Le texte est porteur d’un sens qui n’est pas politique – au sens étroit – mais fort.

Pauline Catherinot: Votre musique est souvent à la croisée des chemins. Il est difficile de vous enfermer dans un genre tant votre musique est variée et riche. Comment travaillez-vous? (wouah, question très profonde)

Rodolphe Burger: Ce qui oriente ma démarche, mon travail… c’est d’y mettre le plus de choses possibles. En général, je puise dans ce que je suis amené à croiser…

Pauline Catherinot: Vous avez enseigné la philosophie pendant plusieurs années… (hum… une question???difficile de relire les notes… toutes mes excuses)

Rodolphe Burger:Lorsque j’ai abandonné la philosophie, je me suis senti bien plus libre. La musique avait quelque chose de mystérieux. L’ouverture était possible. Au début, j’ai vécu les choses dans une certaine contradiction. Je faisais du rock et de la philo.

Pauline Catherinot: Quel a été le déclic?

Rodolphe Burger: Certains déclics viennent de l’intime… Lorsque j’ai commencé à faire de la musique, du rock, j’étais très jeune. La philosophie est arrivée comme quelque chose de plus fort – au départ. C’était comme un antidote. Et puis, à un moment, ça a été l’inverse. La musique était devenue l’antidote de la philosophie. Je ne me prenais pas pour un philosophe. Je ne prenais pas pour un musicien. C’était une sorte de schizophrénie salutaire. Cela permet d’échapper à l’emprise sociale, mais pas seulement…. On échappe à toute sorte d’identification. Comme un crash-test. Il reste forcément un désir fort, incassable, épris de tout ce qui est de l’ordre de l’imaginaire. Il faut tenir le choc. C’est sain. Tout le monde devrait vivre cela. On peut se fracasser et se perdre…

Je laisse le reste dans un coin de ma tête. J’espère avoir l’occasion de le recroiser un jour pour lui poser des questions qui me tiennent à cœur. Merci encore à Hélène et au théâtre de Vénissieux. N’hésitez pas à partager cet article et à laisser vos commentaires. Bien à vous!!!

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5 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Leberau dit :

    Quoi Rodolphe Burger s’est produit à Vénissieux il y une semaine ?! Et Il restait des places dans la salle ?!!
    Et je ne le savais pas !!! J’ai eu le plaisir de découvrir Rodolphe Burger lors du festival « c’est dans la vallée » à Sainte Marie aux Mines il y a quelques années.
    Alain Baschung et Chloé Mons avaient d’ailleurs interprêté le Cantique des cantiques dans l’ancien temple réformé de la ville.
    Je retrouve dans votre commentaire tout ce que j’ai ressenti lorsque Rodolphe est présent sur scène avec sa guitare.
    Je vais inscrire votre site dans mes favoris pour ne pas manquer une prochaine rencontre…

    1. Et oui, il était à Vénissieux… J’ai eu l’information par hasard dans le Petit Bulletin. Merci pour votre commentaire. Si vous passez à Paris… Rodolphe Burger sera en résidence aux Voûtes en Novembre. Il y aura des expositions, des concerts.

  2. béa dit :

    j’ai vu cette merveilleuse représentation… j’ai ai encore la chair de poule en y pensant… J’ai rarement été aussi émue et j’ai vu beaucoup de gens sortir de ce spectacle, sans pouvoir dire un mot tant ils étaient émus aussi. Un grand moment de création artistique d’une qualité sans peu de précédent.

  3. béa dit :

    http://www.theatredesete.com/PROD_cantiques.html Allez sur ce lien et ouvrez les sons… celui du cantique des cantiques et celui du poème de darwich…. ce ne sera pas comme en live mais çà vous y rapprochera.

  4. béa dit :

    Après le spectacle, tous les artistes sont venus au bar et ont été d’une disponibilité incroyable, ils se mélangeaient aux spectateurs médusés, humbles et presque étonnés eux même de l’émotion qu’ils avaient transmis. Un merveilleux et rare moment authenticité.

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