Les Micro-mondes de Joris Mathieu


Juin / Juillet / Septembre / Avril / Dimanche / Test / Test micro / Avril / Jeudi / Dimanche / 12 / et / régler le blanc. Des feuilles dans la main (d’autres oubliées un peu plus tard sur le frigo) Le Théâtre de Vénissieux / Dans les loges / La caméra de Monkey Mirror tourne. Première interview filmée (elle sera mise en ligne ultérieurement, il faut faire le montage…). Nouveau concept pour l’Encéphalogramme / Poursuivre sur le chemin des entretiens et proposer (à vous, lecteurs) deux supports: une interview papier (la version intégrale) et une interview filmée (la version partielle). Derrière l’objectif: Anne-Isabelle Szostek et Bruno Degarne (une première collaboration, j’espère qu’il y en aura d’autres). Devant: Joris Mathieu. L’interview peut commencer. Un fond rouge. Un micro. Des feuilles. Un carnet. Des notes. Plusieurs trajectoires possibles. Les questions s’amoncellent. Une rencontre passionnante faite de micro-mondes…. Les micro-mondes de Joris Mathieu.

Pauline Catherinot: Juste avant de nous intéresser à la pièce qui sera présentée prochainement au Théâtre de Vénissieux: Urbik/Orbik, j’avais envie de t’interroger sur ton parcours et notamment sur ton premier choc artistique. Quel est-il?

Joris Mathieu: Il y a toujours… d’abord… les souvenirs d’enfant. Je me rappelle avoir vu L’Oiseau vert qui était un spectacle avec de nombreux masques. C’était très féérique. Cela m’a profondément marqué. Il y avait une approche magique du plateau. La scénographie était signée Benno Besson. C’était dans la tradition du décor fantastique. Et puis il y a un autre souvenir… un souvenir qui est très important pour moi… Mon père était instit’. A l’époque, il jouait avec toute sa classe, dans un spectacle à l’Eldorado: un théâtre dans le septième que dirigeait  Bruno Boëglin. C’était ma première vision de théâtre… voir mon père jouer avec ses élèves. Et dans ce spectacle, il jouait le rôle d’un pendu… Il était pendu et il ne disait rien. C’était assez marquant. D’ailleurs, je pense que ce n’est pas un hasard si la compagnie s’appelle Haut et Court. Il doit y avoir un rapport quelque part avec cette pendaison là… elle a laissé une trace…

Pauline Catherinot: Quels sont les artistes qui t’ont inspiré?

Joris Mathieu: Il y en a eu beaucoup. Certains ont marqué un virage dans mon travail et dans la façon de l’aborder… CastellucciSimon McBurney qui a une approche de l’image et de la narration, son travail est en lien avec le cinéma. Ce sont des choses qui m’ont profondément marqué… Denis Marlowe aussi. Son rapport à un théâtre technique et sensible.

Pauline Catherinot: Ton père peint, est-ce que cela a eu un impact sur ta façon de travailler –  sur le plateau, les envies de scène, d’images, de couleurs…

Joris Mathieu: Oui, très clairement. Je parlais de mon père qui était instit. Mais, après il a basculé complètement dans la peinture. J’ai été baigné là-dedans toute mon enfance… dans les arts plastiques, les expos, les installations. Mais, je ne suis pas seul dans la compagnie. Le groupe s’est construit autour de cette identité. A la fois une approche très littéraire des textes et une culture de l’image, des arts visuels. Encore une fois… c’est vrai… quand tu es gamin, que tu ouvres ton champ d’inspiration de manière assez large… Pour moi, c’est assez évident que si je suis sensible aujourd’hui à des arts qui mêlent la littérature et l’image, c’est lié à cette histoire-là. Après, c’est aussi une évolution naturelle. Le théâtre a toujours évolué en fonction des évolutions technologiques et après avoir été pendant longtemps dans une ère du minimalisme… les formes étaient sobres, épurées… On sent qu’il y a un élan. On revient à l’utilisation de la scénographie et du plateau comme productions d’images et d’onirismes. On plonge le spectateur dans un monde alternatif.

Pauline Catherinot: Est-ce que l’on pourrait faire un lien avec le spectacle de Wajdi Mouawad: Seuls? Il y avait ce lien à l’esthétique, à la peinture. Il y avait également l’exploitation du personnage-hologramme, le dédoublement, la projection…

Joris Mathieu: Alors l’univers de Wajdi Mouawad je le connais mal. Je n’ai vu qu’un seul spectacle donc je ne suis pas très bien placé pour te dire s’il y a des rapprochements ou non. Je pense encore une fois que c’est une histoire d’époque… Le souci de ramener une narration à plusieurs couches qui mêlent l’histoire universelle et l’histoire intime… Cela pourrait certainement nous rapprocher… Mais malheureusement je ne connais pas assez bien son travail pour développer davantage.

Pauline Catherinot: La Compagnie Haut et Court est née en 1998. Il y a eu très peu de changements sauf erreurs au niveau de l’équipe (quarantième utilisation « sauf erreurs » – neuvième minute). Quelle est votre force? D’où provient votre magie?

Joris Mathieu: Alors comme on travaille sur Philip K.Dick en ce moment, je ramènerais cela à certains auteurs de Science-Fiction, ils évoquent le chaos primordial,ce truc où tout est en germe avant. Il faut qu’il y ait un incident qui est la rencontre entre deux corps pour qu’un monde puisse naître. La magie se situe là – je pense. Les bonnes rencontres. Les bonnes personnes. Les bonnes percussions. C’est ce qui fait qu’à un moment donné ça a créé un monde commun pour nous tous. Je me suis placé un peu au milieu de ça comme tous les autres… en trouvant ma place progressivement comme chacun l’a trouvée… et ça a été une façon de faire plutôt agréable. Cela c’est fait progressivement dans la durée. On a un langage qui s’est construit au fur et à mesure. La magie c’est peut-être de se dire que ça réussisse à perdurer dans le temps. Ce qui n’est pas si fréquent. On voit souvent les groupes se constituer et exploser. On a un rapport au théâtre où il y a un metteur en scène qui réunit des gens autour d’un travail précis en choisissant. Là cela ne se passe comme ça… quelque part – et moi et les autres – on avait cette image, dans nos têtes, comme repère… cette idée de troupe et de chaos qui doit s’ordonner pour fabriquer quelque chose.

Pauline Catherinot: Il y a quelques temps, tu expliquais dans une interview, que tu étais auteur scénique. Quelle est la différence avec le metteur? S’il y en a une…

Joris Mathieu: Je ne me souviens plus du contexte exact, je pense qu’à un moment, j’ai refusé la définition de metteur en scène parce qu’elle était remplie de préconçus… le metteur en scène arrive, il dirige une équipe dans un but précis. Il est à la réalisation d’un projet d’images, c’est inscrit dans sa tête. La notion d’auteur scénique amène cette dimension… je suis aussi un observateur, le premier observateur . Mon rôle c’est d’écrire sur scène… ce que j’ai vu apparaître une fois en germes, ce qui est né des gens qui étaient là. Mon travail se fait bien sûr en amont mais il se situe aussi dans l’instant. Les choses se fabriquent sur scène. Mettre en scène. Pour moi, il y a cette idée d’amener quelque chose et de le structurer sur la scène. Or, j’attends quand même – beaucoup – que la scène amène les choses…. Si ce n’est tout l’environnement scénique qui est très construit, pensé… C’est une machine à jouer dans laquelle on s’enferme un peu tous pour produire quelque chose ensemble.

Pauline Catherinot:L’une des particularités de la compagnie est d’utiliser le roman et la nouvelle comme apports littéraires: Pourquoi ce choix?

Joris Mathieu: C’est un goût personnel. Je suis un meilleur lecteur de roman et de nouvelle que de théâtre. Je n’ai jamais pris énormément de plaisir à lire le théâtre même s’il est protéiforme dans les écritures qui sont proposées. Souvent, j’ai l’impression que l’écrit de théâtre tient déjà trop compte du contexte… économique… des possibles… de ce que l’on arriverait à produire. Or, le roman est émancipé de cette problématique. J’ai un amusement lorsque je me dis que l’on va essayer de produire sur scène quelque chose qui était potentiellement imprévisible, que l’on ne pouvait pas produire, qui sorte de l’ordinaire. Cela rejoint peut-être la question sur l’auteur scénique… Dans le romanesque, dans l’écriture de nouvelle, je trouve plus de place pour amener une écriture qui est la nôtre. Il y a plus de failles, il y a toute la dimension narrative et non dialoguée qui permettent un appui de jeu différent. C’est un facilitateur – pour moi – pour produire des images. La cohabitation n’est pas toujours évidente en fait, alors que la dimension narrative pure est plus facilement exploitable pour créer de l’univers et des images.

Pauline Catherinot: Lorsque tu parles d’anticipation, on pense forcément à des artistes comme Jules Verne, mais aussi Mélies… Quelle est ta trajectoire? Est-ce qu’il y a des liens entre vos univers? Ton théâtre est un théâtre immersif, de science-fiction… Quels sont les points d’ancrage? (question très très longue… bon courage…)

Joris Mathieu: Alors… Le point principal… le point d’origine est une définition sur laquelle on s’était accordé avec l’équipe. On se posait de nombreuses questions sur le rapport au théâtre, au politique. On démarrait notre activité… On s’intéressait à la fonction primitive et on se demandait: Qu’est-ce que le théâtre engageant? En fait, très vite, on a voulu se définir dans un rapport qui était plus un rapport de théâtre engageant que de théâtre engagé. Un théâtre qui implique le spectateur, qui remet du flou là où il y avait des contours trop nets, trop précis qui s’étaient installés. C’est quelque chose qui est venu très tôt. Après, la dimension immersive… elle est arrivée sur certains projets. Elle reste ponctuelle. On ne veut pas en faire une règle. Je ne crois pas fondamentalement que le théâtre immersif soit au-dessus du théâtre frontal. C’est un outil supplémentaire que l’on choisit en fonction du texte et que l’on a parfois envie de porter à la scène. Il est intéressant d’engager physiquement le spectateur dans l’espace, de l’impliquer. Mais parfois, le quatrième mur a du sens et de la valeur. Je ne le rejette pas de manière définitive. Ce sont des instruments différents que l’on a sur notre palette et que l’on utilise au fur et à mesure.

Pauline Catherinot: Tu parles souvent de la filiation au théâtre d’optique (Emile Reynaud)…

Pierrick Sorin : Titre variable n° 1 " le cousin", 2008, vidéo, théâtre optique, bois, miroir , tourne-disque, écran de télé

Joris Mathieu: La notion de théâtre optique est clairement référencée. Encore une fois… un souvenir d’enfant qui était – pour moi – boulot de Pierrick Sorin. Il est plasticien, il fait des installations, il travaillait sur les illusions d’optique qui le mettait en scène. Ce souvenir-là lié au travail que l’on faisait. On travaillait beaucoup sur le double, sur le reflet, sur la disparition. Cela m’a amené progressivement à me documenter, à découvrir les travaux d’Emile Reynaud: inventeur de la pré-histoire du cinéma… Méliès forcément… Cela a réveillé le goût qui était déjà présent chez… ça l’a amplifié. Il fallait utiliser la scène pour ce qu’elle était: c’est-à-dire un espace magique. On le voit très bien d’ailleurs dans le film qui vient de sortir de Scorsese: Hugo Cabret. Il raconte le premier film des frères Lumière et ce que les gens en avaient perçu. Ils pensaient que le train allait traverser l’écran. Ils avaient peur de se faire écraser par le train. Ce sont des émotions que nous avons complètement perdues. Ce regard naïf, l’émerveillement face à ce qui est incompréhensible. J’ai envie de renouer avec ça. Ce qui est incompréhensible, irrationnel nous permet d’amener le spectateur dans d’autres zones de lectures et de  faire que ce n’est plus uniquement son cerveau qui agit (pour essayer de comprendre ce qu’on lui raconte) mais que c’est une perception physique, émotionnelle, sensible. Pour ça, on a besoin de recourir à des artifices. Ce sont des artifices scéniques. Ils sont très anciens. Par ailleurs, cela m’amuse de faire le lien entre notre tradition: l’art de la machinerie – avec les nouvelles technologies et les nouveaux outils. A partir de ces deux histoires: la plus ancienne et la plus récente, on arrive ou on arrivera à faire jaillir de nouvelles écritures. C’est quand même ce qui est intéressant dans notre travail… c’est d’essayer d’écrire différemment.

Pauline Catherinot: Tu as travaillé sur le projet Urbik/Orbik avec Lorris Murail. Lorris Murail auteur du texte adapté sur le plateau. Il s’agit de votre seconde collaboration. Comment se sont passées ces retrouvailles et comment avez-vous travaillé?

Joris Mathieu: En fait… (rires) on a assez peu travaillé ensemble. Le premier spectacle avec Lorris Murail était l’adaptation d’un de ses romans: La Méthode albanaise. Il s’agit d’un roman de science-fiction. On a eu beaucoup de plaisir à travailler sur son texte. On s’était toujours dit que l’on travaillerait de nouveau avec lui. Cela faisait quelques temps qu’une idée germait… l’idée de travailler sur Phlilp K.Dick. Lorris Murail est un spécialiste de science-fiction. Il est auteur de l’Encyclopédie Larousse sur la SF. En m’intéressant à l’œuvre de K.Dick qui est énorme… monumentale… Il y a – je ne sais – cinquante romans, cent quarante nouvelles… J’avais envie de passer par le prisme, par le philtre d’un auteur qui me propose une histoire… non pas une adaptation d’un texte en particulier de Philip K.Dick… mais qui soit une mise en abîme de ce qu’il était, de son rapport au monde / qui était un rapport complexe / entre la paranoïa, la schizophrénie, mais aussi les éclairs de lucidité / un rapport qui mélangeait la philosophie, le mysticisme… des choses très agitées / J’avais peur que l’on se retrouve – avec l’équipe – dans une approche trop conceptuelle, trop analytique de l’œuvre de K.Dick. J’avais envie que cela passe par un texte romancé. Du coup, c’était assez naturel de revenir vers Lorris. La façon dont on a travaillé a été assez simple. Je lui ai d’abord donné un canevas d’images (inspiré par la perception que j’ai de l’oeuvre de Dick). Par contre, je lui ai dit: « Sens toi libre d’écrire ce que tu veux, je ne te demande pas d’écrire le texte que moi je n’arriverais pas à écrire, ce qui m’intéresse, c’est ton regard, ta lecture, ta perception et après je ferai le travail pour faire coïncider ton texte avec mes visions ». Alors, sur le papier c’est très beau… mais dans les faits, c’est plus compliqué que ça…

Pauline Catherinot: L’écriture romanesque engendre forcément la modification… Urbik/Orbik est une adaptation du texte de Lorris Murail. Comment as-tu procédé? Quelles étaient les difficultés?

Joris Mathieu: C’est vrai qu’entre les images que je m’étais forgées auparavant et le texte que j’ai reçu… Il y avait forcément un décalage assez énorme. Cela a pris un long temps pour que je déstructure son récit / qui était très bien construit / pour l’amener vers nous vers ce que l’on avait envie de produire. Le travail sur la matière littéraire ne se fait pas que dans la connivence, il se fait aussi dans la lutte… surtout sur un auteur comme Philip K.Dick. Il a toujours regardé le monde en essayant de créer des liens logiques qui ramenaient à sa lecture des choses, il n’analysait pas les évènements comme la plupart d’entre nous. Il cherchait du lien vers ce qui lui donnerait raison. C’est un peu ce que j’ai fait avec le texte de Murrail. A travers son texte, j’ai essayé de tirer des fils qui ramenaient à ma lecture des choses. Cela m’a forcé à me mettre dans l’immersion… Se mettre dans la tête deDick pour comprendre comment il fonctionnait. C’est assez amusant à faire…

EN COURS D’ECRITURE (la suite ce soir)

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