Juliette Gréco aux Nuits de Fourvière


Avec Juliette Gréco (Voix), Gérard Jouannest (piano), Jean-Louis Matinier (accordéon)

Un soir. Un été. (Le début des vacances…) Sur les pavés. Eviter les failles. Entre les grains de poussière. Vous le sentez… le monde… liquide… La Bienveillance… Le large sourire. La légèreté assumée. Dans le sac, le billet qui attendait depuis des jours entre deux livres (Sexy lamb et Fairy Queen). Là. Juste devant. Une chaise, une place de choix. Grâce à M. Immense merci. Impossible de rêver mieux. Le carnet est à portée de doigts. Vous scrutez les montres de vos voisins, les minutes se lézardent. Tourner la tête ici et là, le théâtre s’habille peu à peu. La nuit s’engouffre dans les gradins. Une légère brise. Le plateau est drapé d’élégance… quelques colonnes, les instruments attendent…  Après quelques applaudissements, l’entrée des deux musiciens. L’immense Gérard Jouannest se dirige vers son piano. (en) Noir. Majestueux. Sublime. (les deux). Compositeur de génie à qui on doit de nombreux chefs-d’oeuvre. Quelques bruits étranges se font entendre, ça claque, ça crache… Cela semble provenir du son. Impressionnant. Les musiciens observent, s’installent… La déflagration sonore. Entre les morceaux, pendant les morceaux. Mal pour les musiciens qui subissent et se demandent certainement à quel moment cela va (encore) arriver. Des sursauts, des regards. La difficulté. Peut-être l’accordéon. Peut-être le piano, un câble… Mystère. Les variations (sonores) gênent parfois l’écoute et le prolongement des pensées de la scène à la salle. Cela gâche un peu ce moment. Il faut une écoute parfaite pour entendre les mots, les notes… entre subtilité et poésie… Mais Juliette Gréco, malgré les absences de sons, malgré les chats dans la gorge, sculpte le texte et renverse le coeur. Le palpitant. L’émotion. Les larmes. La chair de poule et puis les rires. Parce que le phrasé de Madame G ne manque pas de piquant. Une grande générosité. J’ADORE!!! Je ne connais meilleure interprète. Il n’y a qu’elle pour me bouleverser à ce point. Dans sa robe noire. Là. Devant elle. Devant nous. La découverte des expressions du visage. Je voudrais pouvoir toucher les gens comme elle les touche. Une belle leçon. La concentration s’effrite, se disperse au rythme des déflagrations. Un véritable feu d’artifices. Et pourtant, mes oreilles luttent et mes yeux ne quittent pas la scène, le piano, l’accordéon, la robe noire. Droite, derrière son micro… l’interprétation juste… Intensité. Un petit poisson, un petit oiseau… Le vent, le renouveau… Mon chant d’amour… L’écho fragile et délicat. Vivre. Comme dans la précipitation d’une respiration. – Je suis femme véritable – ça claque encore, le crépitement… Vers la lune, les étoiles, les rêves, les morceaux d’espoirs… s’éclatent. Les impacts… Quelques sifflets. Mon coeur à votre cou. Votre âme s’envole, emportée par les élans de Madame. Que rien n’arrête. Le récital se poursuit. La musique plus forte que la technique??? Je m’évade parfois sur les touches du piano. Les mains de Gérard Jouannest composent dans la superbe. Des doigts, des pulsations, des intentions plurielles. J’adore. Un jour, je me remettrai à la musique (même si je joue mal et que la main gauche est vraiment gauche…) L’accordéon… Moment de complicité entre Juliette Gréco et Jean-Louis Matinier. Et on souffre avec l’accordéon, son instrumentiste, son interprète… Plus de son. ça claque… « Mais qu’est-ce qui pète là-dedans? On est sur la chaise électrique. Il y a un truc là. Serge Gainsbourg, la javanaise… » « J’avoue, j’en ai bavé pas vous ». Et – en – dansant – la – javanaise – nous nous aimions… le temps d’une chanson… L’élégance. Magnifique!!! Ensuite, C’était un train de nuit… un devoir de mémoire… Il y a cinq ans, nous étions au Théâtre du Châtelet et je comprenais enfin ce que pouvait être le choc artistique. Lorsque rien ne laisse indemne, lorsque chaque mot vous parvient, lorsque vous recevez l’histoire, le verbe comme une vague puissante et infernale. La larme salée sur le fauteuil. Ce soir, sur la veste. Le même goût. Se souvenir… ça claque (encore) Et on a mal pour l’équipe: pour les artistes et pour les techniciens qui tentent certainement le tout pour le tout.  On annonce après Le Petit Bal perdu une interruption  sous les huées, les artistes sortent de scène… et mince, plutôt que de siffler, applaudissez, parce que pour eux, le déchirement, la rupture du rythme, du récital. On imagine le désarroi. Les spectateurs patientent, sortent des livres, sifflent, prennent des photos, poursuivent des conversations, se reconnaissent, quittent les gradins le temps d’un verre ou d’une cigarette. Et moi, j’imagine la longue lettre que je pourrais écrire à Juliette Gréco et puis à Gérard Jouannest. Il y aurait tant à leur dire. Mais l’illusion restera au chapitre des inachevés, des trajectoires impossibles. Il y a des ponts que l’on ne traverse pas. Alors je cadenace. Les pas sur la scène, l’explication technique: « Merci pour votre patience… un problème de son suite aux intempéries ». Les applaudissements… Le retour… L’entrée en scène… La seconde de la soirée… Plus rapide… L’accordéon. Le piano. La robe noire. Bruxelles. Au temps du cinéma muet. Les mains s’agitent et interprètent. De tout son corps, jusque dans le bout des doigts. le dos se grandit. Le visage s’éclaire ou devient sombre. J’arrive… Chanson terrible et magnifique. La trace encore dans la poitrine et sous la peau. Le corps tremble. Le coeur en cendre. L’ovation. Les coussins s’envolent (et scalpent quelques spectateurs distraits) Il faudrait raconter encore, encore, encore… mais je préfère conserver dans une partie fermée à double tours ces émotions autres, troubles, démesurées… Place au silence!!!

Setlist:

  • Vivre
  • Les Années d’autrefois
  • Un petit poisson, un petit oiseau
  • Les Amants d’un jour
  • Le Contre-écclésiaste
  • Jolie môme
  • Le Pont Marie
  • Accordéon
  • La Javanaise
  • C’était un train de nuit
  • Le Petit bal perdu
  • Interruption: quarante minutes
  • Bruxelles
  • Avec le temps
  • Déshabillez-moi
  • La Chanson de Prévert
  • Mathilde
  • La Chanson des vieux amants
  • J’arrive
  • Ne me quitte pas

Un concert, certes teinté de quelques bémols, mais. Mais. J’ai aimé le bouleversement interne. J’ai aimé la voix de Madame. J’ai aimé la robe noire. L’humilité, la générosité, la simplicité. J’ai aimé l’accordéon. J’ai aimé les notes blanches, les notes noires. J’ai aimé profondément, sans détours. ça m’a traversé et c’était beau. Renversée, subjuguée et je ne rêve que d’une chose… y retourner… La nuit sera féconde de ces images qui vous embellissent, qui vous rendent plus fort.

Madame Gréco, Monsieur Jouannest. Je vous embrasse. Je vous remercie. De tout mon coeur. De toute mon âme. Merci pour ces beaux moments qui accompagnent, qui grandissent, transcendent. Ne pas oublier le vivant et fuir la seule survivance. Croquer la vie et s’enivrer de libre. La vie ça se traverse et c’est beau…

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Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. Greco Page dit :

    Bravo pour ce très beau « reportage »! Merci!

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