L’os du chien


Sourde. Je suis sourde. Oreilles percées. Coulent lentement et je n’entends plus rien. Je ne comprends plus rien. Des bouts de phrases qui flottent et tombent sur le cuir de mes boots vertes. Des lèvres qui remuent et dont le son ne me parvient pas… ne me parvient plus… Je / n’entends / plus / rien. Des bruits parasites, des sirènes lointaines. On sursaute. On revient doucement à la réalité. Près de Perrache, des tentes, des familles qui vivent là. Les odeurs mélangées. La ville ne dort pas. C’est vendredi soir. Les silhouettes titubent, s’alcoolisent..; et moi je rentre… les oreilles perforées. « Devant, c’est derrière »(Léo Ferré). Mais… Quelque part. A l’intérieur. Le son tape encore, s’incruste dans la presque totalité de mes pensées. La voix de Marcel Kanche. Les accords furieux. Les mots de Léo Ferré. C’était bien. C’était fort. Demain, pour aller travailler, un samedi matin rue… dans la joie et la bonne humeur… puisqu’il faudra se lever tôt, puisqu’il faudra renouer avec les convenances… Dans cinq ou six petites heures. Nous le ferons joyeusement en pensant à cette soirée-anniversaire. « La nuit, c’est le jour » (Léo Ferré). Ma nuit. C’est le jour. A ces mots arrachés des néants, d’une salle (jadis) obscure. Marcel Kanche avait prévenu: « ça va faire du bruit… »

[Un petit lapsus… Sur le carnet Kanche est devenu Kant…Marcel Kant…]

Et je reviens. Je reviens sur ce concert magique. « Je cherche l’aube ». Je cherche les parois profondes. Je cherche la poésie… Pas « le coeur humide ». « Femme à genoux. » J’avance et je retourne au coeur, à l’émotion. Touchée. Il faut dire que Marcel Kanche a eu une place, a une place très importante. Souvent l’écouter pour se souvenir de ces essentiels que l’on peine parfois à porter à la surface de l’eau. Je me souviens de ce premier album acheté. Il y a longtemps… Lit de chaux… Arriver dans une ville inconnue… Les découvertes artistiques, littéraires, musicales… L’impression – à cette écoute – de comprendre. Se ressembler peut-être un peu. Pour moi cette poésie était précieuse parce que fragile, parce que vraie, parce que ça sentait le bois… J’étais de ces lucioles égarées et c’est incroyable, comme la musique est puissante. Vous révèle. Vous soulève. Au loin, les songes, j’avais pensé que peut-être un jour… j’aurais la chance de le rencontrer, de lui dire combien…ses textes sont importants… Une étoile. Une constellation. Une ligne sur un carnet… Une ligne à atteindre… J’aimerais travailler avec. Ecrire (même s’il n’en a pas besoin parce que … parce que…) et peut-être, qui sait, un jour, les mots, les miens plongés dans sa musique… Un rêve à verser dans la boîte en fer. Respirer. Fermer les yeux. Moi. Toute petite « fourmi », je me perds dans la « neige »…

Il est 20 heures. Pousser la porte. Certains fument sur le trottoir. La MJC Vieux Lyon fête les 30 ans de la salle Léo Ferré. S’arrêter à l’accueil. Prendre une place pour le concert du soir et se diriger vers la foule, vers la voix. Il fait chaud. Rétrospective. Et. Après un petit verre de vin rouge. Il est plus que temps de descendre les escaliers. L’ouvreuse offre de petits paquets colorés. les sourires se glissent sur les lèvres. On entre. On choisit un fauteuil. On s’installe. On attend. Les spectateurs déchirent le papier et découvrent tour à tour leurs cadeaux. C’est Noël avant l’heure. Certains font des échanges. Francis Lalanne ne remportant pas le succès escompté. Sur scène, les instruments patientent… une guitare… une batterie… une chaise pliante. Une première partie sympathique de Léonard Harry (je crois), celui-ci chante ses dernières chansons devant un public – parfois – dissipé… La salle se rallume. Le régisseur travaille. Philippe Gordiani accorde sa guitare, vide ses poches. Les médiators sont sur le pupitre. Marcel Kanche ne fait que passer: « J’ai amené de petites serviettes ». L’heure. Le groupe monte enfin sur le plateau. Quelques mots. La décontraction. La bonne humeur. Le paradis heureux et fantaisiste. Un seul bémol: c’est un peu fort -ça décolle les tympans) Puis, l’oreille s’habitue et entend. Se laisse prendre. Les tripes. La chaire de poule. La langue ripe mais pulvérise le calme. Les mains s’agitent et se rejoignent. Toujours le même mouvement. En ces temps, on prend, on donne. Dans la coulisse, Marcel Kanche (espiègle) balance sur le plateau… des marionnettes, des chapeaux, des objets non identifiés… Entre les textes, entres les chansons quelques pieds de nez, quelques adresses au public « On est serré » « là on entre dans la phase festive » et on écrit, la main écrit presque… autonome… toujours automatique…

Texte écrit pendant le concert: « A la lumière des néons, emportée par la voix grave, par la guitare. M’accompagne. Me cogne. Contre des mares de larmes. Qui retournent le magma des tripes. La trompette – comme un cri, comme une plainte – dans la nuit. Qui s’invente peut-être des vides. Poètes. Ferré. Kanche. La fulgurance, l’impact sonore. I. overdrive. Me berce. Me lance. Là-haut. Au loin. Ils / ordonnent à mon âme. Le sursaut. Les éclats. Le corps devient une courbe électrique…. »

D’une voix grave et puissante, les mots de Ferré prennent un autre visage. Pas comparable. Autre. La conversation. La fusion d’une matière-musique. A la fois épaisse et légère… structurée et destructurée… pensée et murmurée… Le corps s’efface parfois derrière les instruments… se glisse sur les sièges de spectateurs… Vient protéger… Regarde.. Parle… La bienveillance… Parfois le verbe comme une plainte… hurlement dans les ailleurs… Enrage. Le mot. Enrage. La poésie. Le feu presque sacré. Le chemin d’enfer dans un écrin furieux. Paysages lointains…. Sur une terre… Les langues claquent sur la syntaxe millesime. Marcel Kanche et I overdrive trio proposent une partition originale, un jardin musical et épineux… entre les roses et les ronces, c’est la poésie brute et sauvage. Le libre. L’envol. La dérive.

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