Carbone


Rien n’a vraiment d’importance. Rien n’existe vraiment. Tout se caramélise, se cautérise, se difforme. La transparence. Sur le bord de la route où les automobilistes s’arrêtent le temps de changer une roue, de prendre l’air, de pisser dans l’herbe. On calcule la trajectoire. On s’oriente. On tente de s’orienter, de trouver le nord ou le sud. Un peu plus bas, c’est peut-être le sud. C’est peut-être mieux puisque rien n’y existe encore. Vous pouvez vous perdre dans la garrigue. Vous pouvez. Mais ça sentira toujours le thym et il y aura toujours un seau accroché à la branche des oliviers.

Rien n’a vraiment d’importance. Rien n’existe vraiment. Elle est devenue carbone, la copie presque conforme de la première. La cire. Le pigment entre les côtes. Ce point douloureux qui la courbe, qui fait penser qu’elle pourrait avoir un siècle ou deux. Il y a chez elle, le parfum des hôpitaux, dans la gorge, la substance médicamenteuse… Trépaner. Il faut infuser tout cela pour ne pas perdre les galaxys, les baguettes de princesse et les souliers verts. Ne m’appelez pas Dorothy. Ne m’appelez plus. Sauf en commençant par la lettre T. C’est plus simple. C’est plus sûr. On ne la retrouvera pas. On ne la retrouvera plus.

Rien n’a vraiment d’importance. Rien de ce qui est là n’est important. C’est le parasite qui ne vivra pas longtemps. C’est le parasite que l’on tue, que l’on écrase, que l’on noie, qu’on jette dans un tourbillon, que l’on brûle. Carbone. Au chiffre minuscule.

Rien n’a vraiment d’importance. Rien de ce qui est là n’est important. Il y avait dans ce sac. Noir à trois poches. Il y avait dans ce sac des montagnes, des heures à travailler encore encore et encore encore encore encore et encore. Carbone. Rien. Plus rien n’existe. Il y avait. Il n’y a plus. Les épaules se sont écartées peu à peu. Incapables de contenir les larmes, ou d’entendre ce chant perforé par les coups. Carbone. A la tête vide et noire. Aux yeux sans pupilles. Les phrases sont inaudibles parce que non prononcées, parce que non comprises. Ils ne comprennent rien, ne veulent pas comprendre.

Rien n’a vraiment d’importance. Pas même les combats que l’on perd. Pas même les pages qu’on ne lit pas. Les textes que l’on entend pas. Les soirées que l’on rate. Personne. Pas même le mépris. Petite Tornade en pays d’Oz. L’impression de se vider de soi et de se remplir encore encore et encore encore encore et encore de ce 14, de ce carbone. Il y a cinq siècles. Il y a sur la peau cinq siècles de chute effrenée. Parce que les choix sont mauvais. Parce que rien n’est vraiment simple. Parce que les rêves changent de visages. Ils étaient là, la veille. Ils sortaient de la mer et absorbaient l’énergie, menaçaient l’horizon… Ils revenaient chaque fois. Puissants. Nombreux. Parce que la nuit on ne dort pas. La machine. Continue de tourner, de faire, d’agir dans le silence. Sur une trajectoire au bord du vide. Sur une trajectoire qui manque peut-être d’étoffe ou de souffle. C’est trop près. Faudrait traverser la France, les rivières, en boire certaines, plonger dans leurs intérieurs, se raper les genoux, le menton, sur les pierres qui brillent, qui roulent, qui tanguent.

Rien n’a vraiment d’importance. Tout s’éloigne et rien ne vient. Tout s’éloigne. En 1806, Ralph Wedgewood dépose un brevet. Une couche fine qui permettra peut-être la sauvegarde. Quelques milimètres de vie en plus, quelques milimètres d’une structure délicate. Carbone. Voudrais une robe en carbone. Pour rejeter. Pour dévier les petits désastres qui ne sont plus drôles. Et quand vous avez la poitrine carbone, alors pour le reste du monde, vous n’existez plus puisque vous n’êtes plus vraiment vous-même.

Rien n’a importance. Pas même les distances. Pas même, les crépuscules. Pas même, les amours perdus.  Les hommes qu’on laisse de l’autre côté de la porte. Les trous au milieu du torse. L’abandon dans un sac de jute que l’on jette dans l’eau froide. La rame qui accélère le mouvement. Rien. De tout ce qui est là n’est important. Entre deux fines pages, on réinvente à l’infini, sur un format A4 la trace, ou plutôt l’absence de traces. Si peu de choses. Si peu d’échos. L’animal Totem est certainement le Tamanoir. Milliers de fourmis dans les conduits. Milliers de dépôts dans les naseaux. L’animal. Le monstre. Il ne faut plus laisser de traces, alors peu à peu les empreintes prennent un couleur passe partout, que l’on ne remarque pas. Puisque rien n’est grave, que tout se dépasse. Il faut survivre ou se terrer en un endroit secret

Rien n’a pas d’importance. Le pathos. La survivance. La littérature de merdre. La sienne. Pas la leur. L’éclairage est réduit. La lampe a claqué. On campe à l’intérieur de soi. Le déchet. Le désordre. L’abandon peu à peu des territoires. Tout cela consolidé. Tout cela fragilisé par une surface violette. Que l’on tourne et qui sent l’alcool. Que l’on tourne. La machine. La manivelle qui ne s’arrête jamais. Entre les minutes de silence ou de repos, il y a la presque inquiétude de ces gens que l’on broie peu à peu. Le système verrouille les issues. Alors qu’elle est l’issue?

Rien n’a d’importance. Les routes barrées. Les rendez-vous manqués, les oublis. Rien de tout cela n’est important. Le carbone. Ils sortent de toutes parts, du vent, de la brume, de la ville. Ils hurlent au monde, au ciel. INSTINCT et de ces tragédies dites classiques, on recouvre le pathos avec de la terre et un rosier. On plante toujours un rosier dans les vignes. On sait. On reconnaît lors la maladie. Ce qui infeste et on soigne sur plusieurs mètres. le raisin devient vert. Il a du goût. Il a une langue.

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3 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. MN dit :

    Très beau texte, plein de couches, plein de codes

  2. vincent dit :

    Bonjour,

    Cela n’aura sans doute pas d’importance, mais cela sera sans doute une coïncidence : j’ai moi-même trouvé dans les Papiers Carbones une source d’inspiration, sous la forme de mots toujours ré-inventés et capturés dans un recueil de poèmes :

    http://livre.fnac.com/a1543883/Vincent-Vrillaud-Papiers-carbones

    Peut-être pas aussi noir que votre texte :-).

    À voir ?

    VV

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