ANTI-GONE / Lever de soleil


OK_antigone_05 (2)Texte: Antigone, de Sophocle (éditions Solitaitres Intempestifs, traduction I. Bonnaud et M. Hammou)

Mise en scène: Gwenaël Morin

Six heures. [Le cerveau encore endormi – les pulsations du coeur se calment doucement – la course infernale pour arriver sur le site – une ruine ardente dans le corps, derrière les os – une flaque sous le pull – courir – et respirer – courir et s’élancer – les ailes – les ailes] La ville est calme. (Ils) Rentrent. (Je) Sors. De ces ambiances étranges et presque en dehors du temps. On converge. On va vers. On cherche. On ne suit que les pas anciens. On ne suit que l’envie. L’envie de théâtre. De théâtre permanent. Quelle meilleure façon que de commencer la journée… En théâtre. Antigone. Figure de Sophocle. Transgresse les interdits, les lois. Veut enterrer son frère. Les personnages (dans l’oeuvre de Sophocle) ont conscience de leur état, ils font leurs propres choix « ils exécutent ce qu’ils croient être leur devoir. La piété guide certes Antigone; elle n’en décide pas moins librement de défier Créon quel que soit le prix à payer » (Lire la Tragédie, d’Alain Couprie). Sophocle sera le premier à porter le nombre de comédiens à trois (cf Poétique, 1449a16). Ici. Trois comédiens se partagent les rôles principaux. Les accessoires permettent d’identifier les protagonistes. Des morceaux de carton pour figurer l’identité nouvelle.

ANTIGONE/ Oui, car ce n’est pas Zeus qui l’avait proclamée ! ce n’est pas la Justice, assise aux côtés des dieux infernaux ; non, ce ne sont pas là les lois qu’ils ont jamais fixées aux hommes, et je ne pensais pas que tes défenses à toi fussent assez puissantes pour permettre à un mortel de passer outre à d’autres lois, aux lois non écrites, inébranlables, des dieux ! Elles ne datent, celles-là, ni d’aujourd’hui ni d’hier, et nul ne sait le jour où elles ont paru. Ces lois-là, pouvais-je donc, par crainte de qui que ce fût, m’exposer à leur vengeance chez les dieux ? Que je dusse mourir, ne le savais-je pas ? Et cela, quand bien même tu n’aurais rien défendu. Mais mourir avant l’heure, je le dis bien haut, pour moi, c’est tout profit : lorsqu’on vit comme moi, au milieu de malheurs sans nombre, comment ne pas trouver de profit à mourir ? Subir la mort pour moi n’est pas une souffrance. C’en eût été une, au contraire, si j’avais toléré que le corps d’un fils de ma mère n’eût pas, après sa mort, obtenu un tombeau. De cela, oui, j’eusse souffert ; de ceci je ne souffre pas. Je te parais sans doute agir comme une folle. Mais le fou pourrait bien être celui même qui me traite de folle.

Six heures… On entend les oiseaux. La rosée sous les pieds. Paisible. Lever de soleil sur les ruines de Fourvière, sur le théâtre antique… Derrière la palissade, derrière le mur blanc, la compagnie de Gwenaël Morin s’apprête à donner une représentation exceptionnelle. Là. A cet instant. On se faufile à travers les rangs. On croise le regard – dans la coulisse – du choeur – de ces visages que vous connaissez. Six heures. Antigone apparaît. Antigone. Digne. Voit les corbeaux. Voit le cadavre de son frère. Polynice. Les rôles homme/ femme sont inversés. Une jupe bleue. Deux cercles rouges sur le torse «Mon Ismène» (silence) « Ma soeur » . Lever de soleil. La déclaration devant l’assemblée. ELLE. Annonce à sa soeur sa décision de désobéir au décret de Créon. Nous. Spectateurs. Nous. Citoyens. Témoins silencieux. Nous. Spectateurs. En lien permanent? C’est peut-être cela aussi le théâtre de Gwenaël Morin: le lien permanent. Sur le plateau et sur ces contours. Flûte. Puis. Tambour. Saccade. Vibrations de plus en plus fortes. Le choeur marche, sort de nulle part. Comme un groupe de survivants (peut-être). Envahit l’espace. Vient de la brume. Vient de la ville. Peut-être des entrailles. Se fraie un chemin sur la trajectoire accidentée. Dans la peau quotidienne ou presque. « La seule condition nécessaire – durant l’antiquité – pour être choreute, était l’appartenance au corps des citoyens: un texte de Démosthène l’atteste formellement pour les choeurs de dithyrambe, et rien de peut faire supposer qu’il en allait autrement pour les choeurs tragiques ou comiques » – Introduction au Théâtre antique, de Paul Demont et Anne Lebeau. Un choeur de citoyens, c’est cela. Nous se regroupe. Comme un effet miroir. Ils sont debout. Nous, assis. Nous avons les mêmes masques. Pas les mêmes intentions. Ils sont une voix. Nous, le silence. Ils ont des traits sous les yeux. Noirs. Des hommes. Des femmes. Des corps avec leur existence propre. Des générations qui se rencontrent et sortent des précipices / Le choeur. Porteur de libations. Une seule voix. Un seul pas entre les pierres et l’humidité. Frissons. « Nous sommes le choeur civil de Thèbes. Nous n’avons pas combattu, mais nous chantons la victoire » En ligne. Face à nous. Projette le texte. « Contre NOUS NOUS NOUS. Ils se sont armés » Violent et Touchant. Une larme coule. Un frisson me transperce. Bouleversée. Froid. Un entre-deux. Ma colonne vertébrale se redresse, les épaules en avant. Tendre l’oreille, l’envie inconsciente de franchir le petit muret pour aller dans un autre espace. Celui de la représentation ou de la vie. Celui de l’action et non du renoncement. J’ai la peau saisie par les mots, par le regard, par l’intensité. Jamais ressenti cela auparavant (ou rarement). Une telle force. On entend chaque respiration. Les mots rompus par le rythme de ce tambour. L’annonce d’une tragédie, d’un destin funeste. « INSTINCT. INSTINCT. Ta puissance nous rend fous (…) La haine, la création ».  Le moindre bruit. Le moindre détail comme un écho furieux, presque céleste. Tous les signes. Un corbeau. Les cloches de Notre-Dame-de Fourvière. Les images sont superbes. Le soleil perce de temps à autre les nuages. Et – une seconde – Antigone devient silhouette entre les rayons. Et – une seconde – Créon s’adresse aux dieux. Et – une seconde – ce n’est plus un homme: « Que je ne sois plus un homme, qu’elle en soit un elle-même, si elle triomphe impunément, ayant osé une telle chose ! » Prestance/ Il apparaît avec ses fragilités. Je n’avais pas perçu avant la mise en scène de Gwenaël Morin l’ambiguïté qui caractérise le personnage. Presque humain. Les oiseaux font entendre leurs voix et peu à peu, le bruit citadin arrive en haut de la colline.  Les sens sont en éveil. Le metteur en scène exploite chaque recoin. L’oreille est attirée par la clochette, par l’entrée en scène – lente. Tirésias. Majestueux interpelle. Ne sera pas entendu. Sophocle est assis parmi nous. Sophocle et tous les autres. Nous sommes en plein coeur de la cité. Et ce matin, j’entends comme jamais le mot « citoyen ». Je le comprends ce mot et il a du souffle et de la voix « SOLEIL SOLEIL SOLEIL, tu brilles sur Thèbes », ça réveille, ça interroge. L’expérience est unique. On rit. On pleure. On passe d’une émotion à l’autre. Energie généreuse des comédiens. La représentation s’est achevée au petit matin. L’émotion de part et d’autre. Nous avons ensuite partagé croissants et café. Une pièce à voir absolument. Pour ma part, je renouvellerai l’expérience à un autre moment de la journée… au coucher de soleil lors de la dernière. « INSTINT INSTINCT TU EMPORTES TOUT »

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