Les Fleurs de Bach de Wernicke Korsakoff


 Le dos aligné aux joins du carrelage froid, Wernicke Korsakoff murmure des mots qu’elle ne parvient plus à articuler. Dans sa chambre, volets fermés… rien ne passe. Pas même le vent… elle écrase de tout son poids les infinis turbulents. Restent quelques voyelles collées au tanin vieux de trois jours. Une gueule de bois monumentale.

 [Elle était dedans, à l’intérieur de ses os, sans jamais pouvoir se sortir de ce squelette. De longues heures à se remplir, à être plus vivante que ses doubles… La vision altérée, le monde lui paraissait beau, brumeux et divinement agité.]

 Là – à cet instant… ses yeux suivent le rythme d’une guitare. Lou Reed. Tom Waits. Entre ses dents trouées, elle cherche à se souvenir… Du commencement… Avant lui, avant les rails… Elle aimait fumer du thym, peindre les murs blancs avec des tâches de vin (si possible un petit Côte du Rhône) et refaire le monde. La vie c’était ça, c’était aussi simple que ça, c’était normal. Boire, fumer et le reste…. Un passé trouble, long de deux siècles… Deux siècles sur la peau… Devenue jaune, devenue creuse… Devenue son double, un double sans courbes… Pas une femme… Tout perdu de sa féminité… Qu’une peau assise-là, derrière une porte fermée à double tours.

 Addict. (Par omission).

 Les autres, ils mentent, ils ne peuvent que mentir. C’est pas vrai, il n’y pas de problème. Tout est sous contrôle. Mais. Tout devient faux (sur sa langue, entre ses cordes vocales), son arrestation dans un pays lointain, son internement. Il y a dans le verre – posé sur la table de nuit, ses dents qui flottent. Trente ans.

 Addict.

 Le dos aligné, elle cherche à contrôler l’envie, la pulsion. Lui faut ingurgiter un truc. Elle imagine un autre liquide pour soulever l’appareil. Rouge et épais. Elle imagine de petites plaquettes à avaler comme ça tout naturellement. Le geste mécanique et anodin. Tout s’est installé lentement, c’était comme respirer, marcher.

Elle se dit : « eux aussi. Tous. Pas plus tard qu’il y a un mois, dans un café. Leur fallait leur dose. S’en rendent pas compte. Deux heures à baragouiner, à hurler sur le quai, à balancer des bouteilles. »

 Tout est là. Sur les joues violettes de Wernicke Korsakoff… Un nom à boire de la vodka. Les hanches bousillées par les chutes répétées… Facile de les reconnaître. Les piliers de comptoir. Pour rompre le carcan des solitudes, pour être dans le coup, pour devenir un artiste de génie, faut être rock, faut boire, faut être subversif (être plus corrosif que la corrosion). Faut pas forcément aimer boire, faut simplement s’habituer, associer tout cela au bonheur.

 Wernicke Korsakoff Pas eu de chance ou pas voulu en avoir.

 Faudrait bouffer des fleurs de bach, pour rééquilibrer le plexus, pour attirer le soleil dans ses filets. Avaler le liquide, sentir ses vapeurs, aimer l’haleine passée au petit matin. L’esprit anesthésié, seule contrainte au monde pour supporter les minutes, les longues minutes passées à se fondre à la masse, à devenir cette masse, à s’habiller avec les mêmes tapisseries – ça sent le vieux. Elle imagine. Sous influence. Baudelaire, sous influence Michaux, sous influence Wyatt . Entendre le son du liège… goûter à la macération… Le vin d’orange, la langue qui léchait doucement le sel, mordait dans le citron. Tout cela faisait qu’elle était unique. Et la vision se transformait peu à peu. Tout était rapide, ou lent, elle n’a jamais su. Wernicke Korsakoff – au petit matin – dévalait les escaliers en pleine nuit. 

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