Emma, elle brûle


"Qui était Emma ? (Toute ressemblance avec un personnage de fiction n’est que pure coïncidence avec la réalité) Ce que vous découvrirez après avoir poussé la porte du théâtre n’est pas une salle de spectacle. Mais quel spectacle ! Ici commence une enquête. Des pièces à conviction ont été accumulées : bijoux, armoire à pharmacie, jouets, témoignages de proches. Comme autant d’indices du mystère d’Emma, cette femme que vous avez peut-être reconnue à la une du Dauphiné. Comme si, obsessionnellement, chacun tâchait après le drame de faire parler ce qui s’est tu. Elle brûle parle d’endettement, de mensonge et d’aveuglement. C’est entre ces failles qu’il est peut-être question d’amour. À dire vrai, Elle brûle est inspiré d’un fait divers… et d’un célèbre roman inspiré d’un fait divers. Caroline Guiela Nguyen conduit depuis plusieurs spectacles une passionnante recherche où fiction et réalité s’imprègnent par capillarité jusqu’à nous confondre. Depuis trois ans, la Comédie de Valence accompagne la démarche très personnelle qu’elle mène avec sa compagnie, Les Hommes Approximatifs, implantée à Valence. Cette création est le deuxième volet d’un cycle autour du personnage d’Emma. Comme pour Le Bal d’Emma, créé pour Ambivalence(s) 2012, Mariette Navarro sera l’auteure d’un spectacle qui commencera à s’écrire au premier jour des répétitions. Au bord du gouffre d’Emma.  » (source: http://comediedevalence.com/saison)

10-31eb107 Je n’ai pas dit un mot, pas un seul ou presque en sortant. En sortant de là. Du théâtre de Valence. Des nœuds de serpents attachés au fond du ventre (entre le remoud et l’arrêt).  Peut-être la thématique… Le mutisme, la marque aphone, le mécanisme verbal atrophié. Les lumières se rallument et le réel apparaît alors comme une sorte de tourbillon extrême. Les sens sont décuplés. On voit. Trop. On voit. Le détail insignifiant et tout est un pont vers un passé (plus ou moins proche). Certaines images tournent en boucle. Incessantes…

Elle brûle, spectacle créé par Les Hommes Approximatifs, Mariette Navarro et Caroline Guiela Nguyen, interroge le spectateur, celui-ci devient le témoin privilégié d’une histoire ordinaire, ancrée dans le monde contemporain. L’empreinte, donc, sur le corps, sur la gorge. Le spectateur sans voix. Presque paralysé. Il faut dire que tout est fait pour mettre le spectateur en condition, le conditionner peut-être?  Des images, des obsessions… « Comme si, obsessionnellement, chacun tâchait après le drame de faire parler ce qui s’est tu » Après le drame, le drame d’Emma, il faudra du temps pour parler, pour faire parler ce qui s’est tu (pendant et après la représentation). J’ai l’impression que ce temps correspond peut-être à ce début, à ce presque début où les personnages attendent dans une pièce qui ne fait pas encore sens. On sait qu’elle est là.  Que la femme. Qu’Emma. Est. LA. Qu’il s’est passé quelque chose. Que son corps est certainement dans la pièce. De l’autre côté de la cloison. Tous les personnages sont présents. Commence alors une remontée dans le temps entre « réalité » (celle de la fiction) et rêveries (parfois cauchemardesques). On repense alors aux indices semés et exposés dans le petit « Musée d’une famille ordinaire ».  Le spectacle débute d’ailleurs son immersion par la visite de ce musée organisé autour de sept panneaux: le cabinet du Docteur Charles Bauchain, le Hall d’entrée, la cuisine… Et si le spectateur/visiteur est attentif, il pourra attraper en vol des indices et découvrir l’identité des personnages, les placer dans leurs quotidiens. Chaque objet glissé sur une étagère… ou dans un nuage sonore. Happé par des mots, par des boîtes, par des fragments de vie, des colliers, des portraits, des disques, la voix de Julien Clerc… C’est peut-être l’enquête qui commence, l’œil scrute le moindre détail sans trop savoir ce qu’il cherche. Avec la seule conscience que tout fera sens, que les boîtes s’ajouteront certainement pour faire bloc et proposer une unicité.

Elle brûle, Emma. De sa vie, de sa vie rêvée et double. La descente dans les abîmes d’une femme qui s’enferme dans les mensonges et qui disparaît peu à peu sous les dettes et le mutisme (justement). Elle donne l’apparence que tout va pour le mieux, elle construit un idéal qui se craquelle petit à petit. La famille parfaite vole alors en éclats et le spectacle est à l’image de ces éclats puisqu’il se construit par extraits. La chronologie existe comme des flashs et tout revient au matin. Au petit-déjeuner. A ce moment privilégié où le cercle familial est resserré, lieu de toutes les confidences. Le matin, le petit-déjeuner, le moment où l’individu s’embourbe. S’arrête sur un geste. Se heurte. Le blocage. Et c’est ce petit blocage qui renvoie parfois à ces moments d’hésitation où l’individu lambda se retrouve dans la même situation qu’Emma. C’est assez juste je trouve. Dans ce monde. Le retour en arrière est impossible. La machinerie est en place. Elle. Au bord de son gouffre. Comme enfermée dans un cycle… et je pense à la Poinçonneuse de Bernard Heidsieck, la comparaison s’arrête à ces termes: « Comme chaque matin ». Dans ce poème sonore, la boucle infernale plonge à la fois les personnages et les auditeurs dans une angoisse cyclique qui ne cesse de se reproduire. Comme chaque matin. Comme chaque matin. Emma recommence. Le piège se referme sur elle. Elle apparaît seule et cela contraste avec l’énergie, avec les « élans de vie » de son mari ou de sa fille: Camille. D’ailleurs, il faut dire que Margaux Fabre (Camille) est incroyable!!! L’effervescence du quotidien laisse la place, peu à peu, à l’absence… les meubles disparaissent d’ailleurs… les odeurs (du début) n’existent plus. Le lieu semble aseptisé. L’ombre d’Emma, celle de Flaubert, plane sur la pièce. Il y a ce portrait  d’une femme – dans un cadre. J’ai pensé à Emma de Bovary. Comme si le pont entre les générations se faisait par ce biais. Comme si Emma (l’ancienne) regardait sa contemporaine, son double. L’Histoire de Flaubert est terriblement actuelle et je crois que c’est cela qui m’a bouleversé. J’aurais aimé quelques respirations pour me laisser le temps…. Alors, oui, il y a des moments d’une extrême drôlerie, le cabotinage de Charles… Cependant la tension est intense et c’est ce qui fait la réussite de ce spectacle. Ce dernier interroge… Le vide occupé par des visions cauchemardesques… l’enfant-lune… Le vide occupé par des personnages désincarnés… ou mal implantés dans leur corps et dans leur esprit… la grand-mère, Damien…

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Écriture au plateau Les Hommes Approximatifs / Textes Mariette Navarro / Mise en scène Caroline Guiela Nguyen / Interprétation Boutaïna El Fekkak, Margaux Fabre, Alexandre Michel, Ruth Nüesch, Jean-Claude Oudoul, Pierric Plathier / Scénographie Alice Duchange / Costumes Benjamin Moreau / Création lumière Jérémie Papin / Création sonore Antoine Richard / Vidéo Jérémie Scheidler / Collaboration artistique Claire Calvi / Stagiaire à la dramaturgie Manon Worms / Production déléguée La Comédie de Valence, Centre dramatique national Drôme- Ardèche / Coproduction compagnie Les Hommes Approximatifs ; La Comédie de Valence, Centre dramatique national Drôme-Ardèche ; La Comédie de Saint-Étienne, Centre dramatique national ; La Colline – théâtre national ; Comédie de Caen, Centre dramatique national de Normandie ; Centre dramatique national des Alpes – Grenoble / Ce projet a reçu l’Aide à la création du Centre national du Théâtre

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