Les sans vie


HPIM0352Un mètre 60 de forteresse. Le reflet ne traverse plus la glace. Méconnu. Il reste de l’autre côté. Du côté des errants, de ceux qui oublient, de ceux qui ne sont plus personne. Les sans nom. Les sans vie. La pluie ne recouvre plus les cailloux de ces petites rivières. Dans lesquelles, on aimait se jeter. On se souvient des baisers dans le cou, des rires dans le ventre.

Les errants. S’éloignent de milliers de pas en un fragment de secondes. Repères enfouis dans les jardins désertés. Ils secouent la tête. Ils ne font plus signe. Enterrés profondément en eux-mêmes. La prison se resserre. Il n’y a pas de lime pour lutter contre cela. Et dans un coin de couloir. Au milieu. Elle. Assise sur le bord de son lit. Tente de les recoller les morceaux, de mettre un nom sur le reflet, de comprendre ce que le nom sur la porte peut bien signifier. Un nom que l’on partageait mais qui s’est perdu. Un enchainement de lettres. Un lointain souvenir que l’on aurait pu rêver. Rien ne fait sens. On se souvient.

Elle entre dans la petite pièce avec la conscience de savoir où elle se trouve. Dix minutes se passent. Elle sort et il n’y a rien. Que le flou. Que la confusion. Le vide là en souverain. Seul habitant. En mutation constante. Elle. Au fond de sa chambre. Perdue et retranchée. S’adresse. Visage en larmes. Cherche la réponse. Elle dit: « Je meurs peu à peu » Et c’est vrai. Il y a des morceaux tombés bien plus tôt. On n’arrête pas la marche et il n’y a pas de réconforts. « Je ne suis pas folle. Je ne suis pas folle. » Il faut en avoir de la force pour s’y accrocher à ces mots-là. On ouvre la main, on la pose pour consoler, pour rassurer. Mais peut-on être rassuré par quelqu’un qui est devenu un étranger, dont on ne reconnaît ni les traits, ni la voix. Là. A cet endroit. Elle ne veut pas rester entre deux éclairs de lucidité. On voudrait l’en sortir pour lui montrer d’autres endroits, les royaumes perdus les soirs d’été. Du bout des lèvres. Elle dit encore entre deux sanglots: « et je meurs… » Et elle prend conscience de ceux qui sont partis. Pour nous, c’était il y a trente ans. Pour elle, cela fait sans cesse une minute. Une minute de terreurs où tout le monde meurt, où tout le monde disparaît, où tout le monde a quitté le foyer. Dont on ne connaît pas les murs puisque ce n’est pas la maison. Puisque c’est la chambre jaune. Le numéro 28 avec des accrocs dans la peinture. Avec des calendriers qui s’entassent. Personne pour les ouvrir. Ils ne viennent plus. Il n’y a personne. Morts ou partis. Elle ne sait pas. La main sur l’épaule ne suffit plus. On ne joue plus aux dominos. Les discussions cinématographiques sont comme des fantômes, appartiennent peut-être à quelqu’un autre. Voleurs de mémoire. Elle. Elle s’en va. On rit parfois. Il faut bien en rire. On ne va pas pleurer. On ne va pas pleurer.

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