Lambeaux


« Par la force du tutoiement, par la force du présent — ce temps éternel du théâtre —, l’actrice peu à peu glisse dans Celle qu’elle évoque, elle s’incorpore à Celle qu’elle invoque, elle est la voix narrative et la voix intérieure. Seule et double. Fragmentée par la lumière et démultipliée par les ombres. » S. M.-A.

Après la représentation de Lambeaux, chaque soirée sera ponctuée d’échanges avec Charles Juliet. (Source: Le site du TNP)

(c) Suzanne Guillemin
(c) Suzanne Guillemin

Un samedi soir. La pluie sur la ville. Les chaussures pour répondre aux éléments. Neuves et non maîtrisées. La pointure ne permet pas la délicatesse. Il faut entrer par la porte du Petit Théâtre. Le placement est libre ce soir. Le décor est dans la pénombre. On devine quelques petits cubes. Le bleu… peut-être. Les spectateurs s’engouffrent dans la salle. Un couple se tient la main de manière superficielle: l’appartenance et la tension dans le geste. Un homme manque deux fois la même marche. Des écrivains publics parlent tarifs. Bref. Les gens vivent et se vivent ensemble.

Présentation brève de la soirée qui sera en deux temps. Sylvie Mongin-Algan, metteuse en scène de la Compagnie les Trois-coups prend la parole et s’inquiète des mesures « envisagées » pour le régime des intermittents du spectacle. De nombreux applaudissements !!!

Lambeaux est un récit autobiographique dans lequel Charles Juliet évoque sa mère qu’il n’a pas connue – morte de faim après huit ans d’enfermement abusif en hôpital psychiatrique – et le rôle que, malgré cette absence, ou à cause de cette absence, elle a joué dans sa vie d’homme et dans sa formation d’écrivain.
Dans un second temps, il nous relate son parcours : la famille adoptive, l’enfance paysanne, l’école d’enfants de troupe, puis les premières tentatives d’écriture, lesquelles vont progressivement déboucher sur une toute autre aventure : celle de la quête de soi. Une descente aux enfers sera le prix à payer pour qu’un jour puisse éclore la joie grave et libératrice de la seconde naissance.
Dans cette démarche obstinée il trouve la force de se mesurer à sa mémoire pour en arracher les moments les plus enfouis, les plus secrets, et les plus vifs. L’auteur devient son propre historien et nous livre un texte « pour finir encore ». (Source: P.O.L)

(c) Suzanne Guillemin
(c) Suzanne Guillemin

Comme un tableau. Au-dessus des toits, d’un petit village. Les cubes bleus sont devenus des maisons. Il y a cet enchaînement dans la verticale. Comme un tableau. Une femme se tient là. Elle ne dit pas un mot. Assise sur une chaise (légèrement inclinée). Elle raconte sa vie. Déferlement. Les rêves d’une adolescente, d’une femme, d’une mère… celle de Charles Juliet.

Dans un texte, le poète écrit « je fouille la terre…je ne sais plus que l’amour est souffrance et solitude(…) » Et, je crois, en effet, qu’il fouille la terre pour donner à sa femme-absente une parole. Minutieusement, il va à sa rencontre et il construit (ou reconstruit) cette vie. Le texte suit le fil des témoignages, des recherches. Cette femme est une étrangère, un nom sur une tombe, « l’étrangère »… elle dit… peut-être les mots vrais inscrits sur la pierre. La multiplication des paroles. Consciente(s). Inconsciente(s). Le texte est poignant, intense, poétique, terrible.

La mise en scène, quand à elle, enlace les mots du poète (la première partie du roman). Avec force. Avec douceur. Tout cela emporté magistralement par Anne de Boissy. Christian Schiaretti parlait d’une écriture du murmure. On les entend les respirations, les rires qui percent les toits, les larmes qui s’écoulent dans la rivière.    « …tu écris avec rage sur un mur, sur la porte des surveillantes, du médecin, en grandes lettres noires dégoulinantes, ces mots qui depuis des jours te déchirent la tête je crève/parlez-moi/parlez-moi/si vous trouviez/les mots dont j’ai besoin/vous me délivreriez/de ce qui m’étouffe…. » Le spectateur commence à s’effondrer, le cœur se serre, les larmes s’avalent dans un soupir. L’écoute du public est parfaite. On entend à peine les respirations. C’est rare. Cela devient tellement rare. On oublie ce qui gênait en début de représentation: la lumière de la sortie de secours, la vie du dehors, le rendez-vous qui se rapproche… On oublie tout cela. Nous sommes sur un toit. En compagnie d’une femme qui n’en finit pas se briser, qui n’en finit pas se relever. Mais à ce moment précis de la pièce, où elle hurle cette femme, où elle hurle sa détresse: « je crève/parlez-moi/parlez-moi/si vous trouviez/les mots dont j’ai besoin/vous me délivreriez/de ce qui m’étouffe… ». On se sent impuissant et peut-être que l’on prend un instant, le rôle du médecin, qui ne fait rien. Elle crève doucement, elle écrit sur les murs ces mots qui nous éclatent au visage. Il y a le bruit de la craie sur le tableau. L’évolution de la perception de ce bruit qui parcourt la pièce. L’impression était plutôt douce au départ, il y avait une pointe de compassion. Et puis, ce bruit devient terrible (presque insupportable) quand il frôle la folie, quand il tente de percer le silence. Lorsqu’il se veut voix, mais rien n’y fait. Elle meurt. Devant nos yeux. « la sanction est immédiate: dix jours de cellule…quand tu es de retour parmi les chroniques, tu es brisée. Sur ces entrefaites, la guerre a éclaté. Antoine espace ses visites et l’idée de te faire sortir est abandonnée. ». Là. En cet endroit. Il n’y a plus aucune possibilité. Tout est jeté dans la rivière. Les pieds se heurtent et dispersent les maisons. Elle revient à son point de départ. Elle meurt. La mise en scène est intelligence. Le travail du corps souligne les mots de l’auteur, l’interprète est superbe. Nous sommes emportés. Elle est revenue – donc – à cet endroit et on comprend alors la dimension de cette parole.

 Noir. Anne de Boissy, émue, s’approche et salue. Salve d’applaudissements. Un spectacle magnifique, magnifique, magnifique!!! 

Après quelques minutes d’interruption, deux lectures ont suivi. Je n’ai pas aimé ce travail de lecture décousu et à côté de l’écriture.

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