Une robe de présidente sinon rien


(c)  Emile Zeizig
(c) Emile Zeizig

DISTRIBUTION:  Texte – Copi / Mise en scène – Lionel Armand /     Jeu – Jean-Rémi Chaize, Estelle Darnault, Anthony Liébault, Yonnel Perrier et François Tantot / Installation technique – Jonathan Brunet / Conception musicale – François Tantot /Production/Communication – Marjorie Lurol et Maxime Donot / Production – Cie Les Désaxés Théâtre

Plus d’infos: Sur le site de la Compagnie Sur le Blog de la Compagnie – Des photos du spectacle sur le site du photographe Emile Zeizig

copiEn revisitant avec une distance incroyable l’agonie d’Evita, Copi se livre à l’opération du travestissement du réel et nous offre là un texte de théâtre pétillant et efficace qui déploie toute sa vitalité originale et par la même occasion sa force de provocation.

La Cie Les Désaxés Théâtre s’empare de cette farce tragique qui vient nous piquer au vif en nous offrant une comédie percutante où projections vidéo, musique et chants nous conduisent à la revisitation du mythe d’Eva Perón. L’humour grinçant de l’auteur argentin nous entraîne dans un tango drolatique et passionné. (Source: Compagnie Les Désaxés Théâtre)

Un vendredi soir à Meyzieu. Me suis perdue. Encore. La route sombre dans la ville. Comme un désert urbain. Faut pas la manquer l’Argentine. Il reste quinze petites minutes et on erre dans les rues, dans ces endroits où il n’y a pas âmes qui vivent. On vise les lumières. On vise la couleur bleue d’une grande surface. On vise le lointain et on se rapproche. L’espace Jean Poperen. Les pieds ont du flair. La Compagnie Les Désaxés Théâtre est dans les murs, Lionel Armand présente sa dernière création: Eva Péron. Il y a foule dans le hall du Théâtre. Attraper la place et se diriger vers la salle. Quelqu’un a eu l’excellente idée de revoir l’organisation. De petites étiquettes ont été placées sur les fauteuils (sans respecter l’ordre…)… les places impaires et paires se mélangent… et désorientent les spectateurs. On cherche. Une dame ne parvient pas à déchiffrer le numéro sur le papier blanc, elle confond les lettres. On entend: « entre H et L, il y a quand même une différence ». Des sourires se dessinent sur le bord des lèvres. La petite étiquette blanche se colle dans les cheveux. L’impatience me gagne… Hâte… Je peste (intérieurement) contre les retardataires qui avancent lentement, qui prennent le temps de saluer les camarades-spectateurs de la hauteur… Je ne sais pas si je vais réussir à l’écrire cet article. J’avoue, l’univers de Copi, sa langue parfois cruelle et assassine m’a laissée de temps à autre indifférente. Pourtant. Pourtant, il y a eu cette folie, ces moments chantés, cette énergie furieusement drôle sur le plateau.

(c)  Emile Zeizig
(c) Émile Zeizig

Les Lettres rouges. Cabaret… Le Nom d’Eva Peron au-dessus du plateau. Une robe blanche entre. Silhouette masculine. Se place devant le micro et crache les premières notes de la descamisada. Un chant folklorique péroniste. Voix rauque et rock. Voix qui transperce de part en part. Le chant emporté et passionné. L’engagement du corps. Des bras qui s’élancent dans l’espace. L’avant bras, la main ouverte harangue la foule. La précision du geste. La voix puissante. La performance dès les premières secondes. L’accent à la perfection (la supposée perfection puisqu’on ne parle pas cette langue) . Je ne la connaissais pas cette voix avec ce timbre-là. Belle dans le fracas. Le combat d’une femme que l’on pense alors engagée pour un peuple, pour l’Argentine. Nous sommes face à ce mur blanc. Nous sommes peut-être à la Casa Rosada. Nous sommes dans les années 50. Et cette femme bouleverse son auditoire. Se déhanche. Puis. Le silence. La projection sur le mur blanc. Nous sommes de ce côté-là du mur. Du côté du peuple, de la ferveur, des discours à la tribune. La mise en scène semble alors se placer du côté de la parole officielle, du personnage public avec toutes ses problématiques. EVA. Elle est attachante. On aurait envie de la soutenir. On se laisse emporter par le flot des paroles. La danse verbale et corporelle… le corps comme épicentre. Il y a eu un travail minutieux. On le sent grâce à ces postures marquées, à cet ancrage dans le sol, à ces gestes précis et découpés dans le noir. Les éclairages (subtils et magnifiques) viennent souligner les traits, le masculin s’estompe… Le peu de lumière crée deux effets: une ambiance intimiste propre à la confidence peut-être, à l’émotion, cela renforce également la fragilité du personnage. Faillible. Touchant. Les archives projetées sur le mur blanc (un mur composé de cartons…) permettent de comprendre le parcours, de se référer à l’histoire. La robe blanche devient un dos. Un temps. Image superbe de ce double qui regarde le passé. Il y a très certainement dans la tête du metteur en scène, l’idée, cette idée de la dualité. Eva Peron est double. Il y a le personnage public, politique,et le personnage privé. Deux visages pour une même robe. L’apparence, elle aussi, est soumise à cette dualité: l’homme et la femme sont une entité. A ce moment de la pièce, je me suis demandée si la masculinité n’avait pas à voir avec le pouvoir. Ce dernier serait lié à ce que l’on nomme (à tort) le sexe fort (l’homme). N’oublions pas que Copi avait imaginé cette pièce pour des hommes (je crois). Le travestissement était un point important. « (Le travestissement) pour Eva Perón, c’était un choix purement esthétique (…). Moi en l’écrivant je n’ai pas pensé à cela. (…) Au moment où Eva Perón avait son cancer, c’était un homme, c’était plus fort, et quand elle se souvenait de son passé c’était une femme. Ça donnait une dimension plus dramatique au personnage. » (COPI). Et en lisant ces quelques mots de Copi, je me demande si Lionel Armand  n’a pas voulu montrer cela. La première partie serait le féminin (le monde sensible, la fragilité), la seconde, le masculin (la dureté, le pouvoir, la manipulation, la cruauté). Ce serait une idée à creuser… Le masculin disparaît sous les postures. Femme se tord et s’emporte dans un tango où l’on perçoit le mal qui ronge… Les images d’archives se mêlent et s’accordent à la gestuelle du comédien: Anthony Liébault. Impressionnant de justesse! Les bras. La tête. le balancement. Peut-être les traits du visage… La métamorphose. Il y a ce dialogue constant entre le temps du spectacle et celui d’une époque révolue. Le destin qui s’effondre, le pouvoir arraché par la maladie dont Eva Péron souffrait véritablement: un cancer de l’utérus. Un temps.

(c)  Emile Zeizig
(c) Émile Zeizig

Evita, sa mère. Evita cherche une robe à  l’intérieur d’une malle.

ÉVITA – Merde. Où est ma robe de présidente ?
MÈRE-  Laquelle de robe de présidente, chérie ? Toutes tes  robes sont des robes de présidente.
ÉVITA – Tu sais bien laquelle je veux dire. Celle de mon portrait officiel. La toute simple, avec des camélias.
MÈRE – Ah, celle-là !
ÉVITA – Où est-ce que j’ai pu foutre cette robe, merde !
MÈRE – Tu n’as qu’à mettre de l’ordre dans tes affaires. Tu gardes tes robes dans n’importe quelle malle, alors que tu sais bien que chaque robe a un numéro écrit dessus, et qu’à chaque série de numéros correspond une malle différente.
ÉVITA – Je m’en fous des numéros.MÈRE – Eh bien ! En voilà le résultat.
ÉVITA  – C’est la faute à l’infirmière. Je lui ai dit mille fois de garder ma robe de présidente dans cette malle. Où est l’infirmière ?
MÈRE – L’infirmière n’est pas là. Elle n’est pas surhumaine, l’infirmière. Elle ne peut pas passer sa vie à ranger tes robes. Elle a le droit de rester dans sa chambre écouter la radio de temps en temps, cette pauvre fille.
ÉVITA –  Oh, la ferme ! Elle ouvre une deuxième malle.

La mère remet le contenu de la première malle à sa place.

Les lumières deviennent éclatantes. La seconde partie commence alors. A l’obscurité du début, on oppose la luminosité, l’éclat. La robe se relève, reprend vie. Les déplacements sont autres. Courbes. Féminines. Il y a un changement radical. La voix hurle: « MERDE!!! » Nous sommes de l’autre côté du mur. Nous sommes au plus près de la vie. Du côté de la lumière. Allons-nous voir le véritable visage d’Eva Péron?  Avec l’entrée de la mère sur le plateau, j’ai craint (quelques secondes) le basculement. Mais à tort, puisque la mise en scène ne dévie jamais vers la facilité. L’exigence est force créatrice. La pièce exploite la rupture, l’instabilité de cet univers propre à Copi: fantaisiste, extravagant, cruel et parfois violent. Il y a constamment cet aller-retour de la crudité à la tendresse et inversement. Cette « farce » politique écorche l’icône… L’image s’écorne, s’étiole petit à petit. Les doubles de la dame blonde se multiplient… Eva Péron domine l’espace (visuel et sonore). Elle, dans sa robe de satin. Jeu de simulacre. Eva Peron: la comédienne. Seul le buste laisse apparaître les traits de l’Homme. Le corps enveloppé avec délicatesse dans le tissu. Ce personnage s’oppose à celui du Général. En effet, Péron est silencieux, presque muet. Il ne détient pas le pouvoir, il disparaît sous ses migraines. Il est l’époux de. Les rôles sont inversés. Tous sont sous sont contrôle… sauf peut-être Ibiza qui échappe à cette emprise… Tous sont écrasés par Eva, par ses accès de colère. Elle se moque, joue, manipule aussi, use de ses charmes pour parvenir à ses fins. Elle malmène la jeune infirmière. Pour moi, il n’y a pas de rédemption possible pour ce personnage imaginé par Copi. Il y a une telle dureté. Certes, elle semble fragile de temps à autre et on vacille un instant… comme l’entourage d’ailleurs de Madame. Qui ne sait plus ce qu’il faut penser ou faire pour la contenter et parfois la soulager. Seulement, lorsqu’elle apparaît démunie, en proie à ses démons… on s’arrête, on éprouve de la compassion et on imagine. Il faut comprendre que les protagonistes ont tous une part de monstruosité. Ils ne sont pas tendre avec Eva, la mère cherche à obtenir le numéro des comptes bancaires, ils la laissent seule face à ses inquiétudes: « Vous m’avez laissé tomber toute seule au fond du cancer. Vous êtes des salauds. (…) Vous me regardez mourir comme une bête à l’abattoir (…) Quand j’allais dans les bidonvilles et que je distribuais des paquets de billets de banque et que j’y laissais tout, mes bijoux et ma voiture, et même ma robe et je rentrais comme une folle toute nue en taxi, montrant le cul par la fenêtre, vous m’avez laissé faire. Comme si j’étais déjà morte, comme si je n’étais plus que le souvenir d’une morte (…) » Elle n’est pas aimée. La mort est présente à chaque instant, elle gagne du terrain. Ne reste qu’Ibiza une fois encore. Ibiza: personnage décalé par sa sincérité et l’amour qu’il porte à Eva. Il y a un parti pris très tranché. Et c’est ce qui est intéressant dans cette pièce qui interroge constamment le public sur le pouvoir. Tout est contrôlé, maîtrisé dans ce huis clos. Il y a pourtant ces éclats, les caprices d’Eva. Une impulsion ne peut se maîtriser et pourtant peut-être qu’entre ce qui se dit et ce qui se vit… Il y a un gouffre. Une maladie qui s’invente et pulvérise les règles. L’infirmière est grignotée peu à peu par les mots et les frasques de sa maîtresse. Elle subit. Elle est un jouet entre les mains d’Eva. Elle devient peu à peu un double de la femme politique et son dessein est tout tracé.

Il faudrait étayer davantage cet article, lire des ouvrages sur l’œuvre de Copi. Ce spectacle sera très certainement repris dans les semaines ou les mois qui viennent. C’est tout ce que nous lui souhaitons. Il s’agit d’un spectacle de qualité que nous vous recommandons. Les comédiens proposent une partition intelligente. Je reviens (très rapidement) au point développé succinctement au début de cet article. Il y a deux parties incarnant chacune et tour à tour: le féminin, puis le masculin. N’y aurait-il pas une inversion, un effet de miroir. J’explique. Dans la première partie où la féminité d’Eva Peron est soulignée, le corps du comédien est masculin, sa voix également. Dans la seconde partie, c’est l’inverse. Le corps du comédien disparaît et devient femme. La voix se transforme et pourtant les actes sont liés à la masculinité… au pouvoir. Il s’agit d’une hypothèse…

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