Armand Dupuy… l’écriture au bout des doigts (1/5)


L’encéphalogramme du spectateur s’est penché sur l’oeuvre d’Armand Dupuy. Nous vous proposons cinq entretiens que vous découvrirez par étape (une étape par semaine).

L’écriture

 

2014-07-26 14.46.44Pauline Catherinot : Que représente l’œuvre de Charles Juliet pour toi?

Armand Dupuy : Entre 20 ans et 25 ans, j’ai traversé une période vraiment difficile et, forcément, je me suis « retrouvé » en lisant  les journaux de Charles Juliet. Il y consignait ses doutes, ses angoisses, tout ça relié à son besoin inconditionnel d’écrire, de comprendre. Je rencontrais enfin des livres dont j’avais besoin, des livres qui me remuaient profondément, qui me prenaient aux tripes et qui semblaient avoir le pouvoir de m’aider à avancer. J’ai donc commencé par lire ses journaux et ses poèmes, puis j’ai rassemblé tout ce qu’il m’était possible de trouver chez, les libraires, les bouquinistes, sur internet (livres d’artistes, revues, etc.). J’ai d’ailleurs consacré une ou deux années à ne lire que Juliet. Ensuite, progressivement, je suis allé vers les écrivains et les peintres qu’il évoquait dans ces journaux. J’ai donc lu et observé ce qu’avait lu et observé Juliet. C’est assez fou, mais il a fallu cette fermeture préalable, il m’a fallu visiter son œuvre de fond en comble pour parvenir à m’en détacher. Ce qui fait l’une des forces de cette œuvre, je pense, c’est quelle est elle-même le remède à la fascination qu’elle peut exercer. Je ne saurais pas exactement expliquer pourquoi. Elle vous exhorte sans cesse à vous détacher d’elle. Puis Charles Juliet lui-même n’est pas dans la captation. Aujourd’hui, je m’en suis éloigné. J’ai souvent pensé à ce que Beckett lui avait un jour conseillé : « Éloignez-vous de vous ; éloignezvous de moi ». Mais ses livres ont été une mine pour moi qui ne connaissait rien à rien – et je suis vraiment reconnaissant. Il m’a ouvert à la peinture, à la littérature. Je voulais peindre, je voulais écrire – j’avais ce besoin là, mais je n’avais rien lu, rien vu – et je crois que c’est particulièrement difficile de le faire dans le vide, sans repères. Il faut quelques bases… même si l’on se rend compte un peu plus tard que ces assises ne comblent en aucun cas les « lacunes ». Ces « lacunes » continuent d’agir même où l’on gagne du terrain. Elles font partie de ce qui est au travail dans l’écriture, d’ailleurs.

Pauline Catherinot : Quel est ton livre de chevet ?

Armand Dupuy : Je n’ai pas de livre de chevet, pas de livre « fétiche » ou quoi que ce soit de cet ordre-là. Mais il y a des auteurs qui reviennent régulièrement, parce que je m’attache à suivre leur travail depuis plusieurs années, comme Bernard Noël, Antoine Emaz, Pierre Bergounioux, et bien d’autres parmi ceux qui précèdent et ceux qui suivent.

Pauline Catherinot : Comment les livres pauvres sont-ils arrivés dans ta vie ?

Armand Dupuy : C’est assez récent. C’était lors d’une visite chez le peintre Scanreigh, en 2009. Il venait d’achever des dessins pour plusieurs de ces petits « livres », pour la collection de Daniel Leuwers. Il m’avait alors suggéré d’écrire à ce dernier pour que nous en fassions un, ensemble. Après je n’ai plus arrêté. J’aime vraiment ça, cet échange, cette conversation avec les artistes et les écrivains. Je m’en étais expliqué ici, de façon assez complète.

Pauline Catherinot : De quoi s’agit-il ?

Armand Dupuy : Chaque « livre » consiste en une série de morceaux de papier pliés en deux (4 ou 6 exemplaires) – donc pas vraiment des livres – sur lesquels un peintre et un auteur se rejoignent. Pour définir le Livre Pauvre, on peut proposer plusieurs critères: pas d’éditeur, pas d’imprimeur, pas de diffuseur, pas de distributeur, pas de librairie dépositaire. Enfin, il y a l’économie de moyens : à quelques exceptions près, ce sont de très petits objets, qui appellent à la concision, et le papier n’est pas toujours de grande qualité. Tout se passe entre l’auteur, l’artiste et l’entremetteur, Daniel Leuwers. Mais il arrive aussi qu’on travaille hors de ce circuit. Il s’agit alors d’une sorte de conversation privée entre un auteur et un artiste. Je pense notamment aux livres uniques que je fais avec Eric Demelis.

Pauline Catherinot : Un auteur, selon toi, doit-il être nécessairement exigeant ?

Armand Dupuy : Il me semble oui. Essayer d’aller vers le plus de justesse possible, sans trop de complaisance…

Pauline Catherinot : Que penses-tu de la dualité, du double ? de la double vie ?

Armand Dupuy : On est toujours aux prises avec ça. Je pense à cette phrase de Pierre Bergounioux : « Nous sommes doubles et divisés, engagés dans le monde, agissants, passionnés, émus, agités mais capables, aussi, de recul et de réflexion. » Ce sont les premiers mots de La Cécité d’Homère.  On en trouve des variantes dans plusieurs de ses livres. J’ai aussi en tête « On est partagé, par la force des choses ». Je ne sais plus si ça sort d’un livre ou d’une lettre, mais c’est bien enfoncé en tête. On m’a aussi fait remarquer que, dans mes textes, il y a des « je », « tu », « on » qui semblent, au fond, toujours désigner la même « personne » un peu flottante. Il y a de ça. C’est souvent une adresse à soi-même,  mais selon différents angles d’attaques. Ou selon différents niveaux de perception / conscience de soi, plus ou moins dilués, plus ou moins assumés, plus ou moins distants. Voilà, on avance divisé – proche et loin de soi – on passe notre temps à rassembler les morceaux, à tenter de ne pas dériver.

Pauline Catherinot : Le travail à quatre mains est-il davantage plaisant ? Tu travailles en effet souvent avec d’autres artistes ?

Armand Dupuy :  Je préfère dire « travail à deux »… C’est stimulant, il y a du plaisir, en effet – ne serais-ce que de se retrouver, quand c’est possible, et de boire une bière ensemble, ou même deux. Ce travail est pour moi de l’ordre de la conversation. Je dialogue avec les peintres. Nous nous comprenons dans des langages différents. Ils m’envoient des couleurs, je leurs réponds des mots, ou l’inverse. C’est un peu simpliste de le dire comme ça, mais peu importe. Ce qui est étrange, c’est que ce travail est à la fois le cœur et la marge. Le cœur, parce que les deux derniers livres (Mieux taire chez Æncrages & co, Par mottes froides au Taillis pré) sont composés de textes qui ont tous existé sous forme de Livres Pauvres ou assimilés : ça témoigne, me semble-t-il, que ce travail en lien est au centre. Mais ça reste une marge, parce que les textes ne sont jamais écrits POUR la peinture qui se tient devant moi. Ils sont écrits avec elle, mais la peinture, à ce moment-là,  ne pèse pas plus que la fenêtre et ce qu’il s’y passe. Elle n’a pas plus d’importance qu’une mouche qui traverse sur l’écran de l’ordinateur. Elle ajoute des lignes et des couleurs au paysage, elle y participe, mais n’accapare pas les yeux ni la pensée. Je travaille de façon plutôt solitaire. Les peintures accompagnent cette solitude, elles ne la dissipent pas. Elles permettent au moins de se décentrer, de tirer l’œil hors de ses pentes naturelles.

Pauline Catherinot : Est-ce que tu as une heure pour écrire ?

Armand Dupuy : Plutôt le matin, tôt, au réveil. C’est le moment parfait pour tout ce qui participe à l’écriture : répondre aux courriers, lire, relire, noter…

Pauline Catherinot : Comment écris-tu ? A la main, à l’ordinateur ?

Armand Dupuy : Les deux. J’ai toujours des carnets dans le sac et 3 ou 4 documents ouverts sur l’ordinateur. Je n’ai pas vraiment de préférence. J’aime écrire à la main dans les carnets, j’aime aussi le bruit du clavier de l’ordinateur, ses lenteurs et ses emballements. Ce qui est agréable, aussi, sur l’ordinateur, c’est d’y aller des deux mains.

Pauline Catherinot : L’écriture semble être pour toi une recherche incessante ? Que cherches-tu ?

Armand Dupuy : Si je savais… je ne chercherais pas !

Pauline Catherinot : Quel rapport entretiens-tu avec le langage ?

Armand Dupuy : Un rapport sensuel je pense. J’aime assez quand Bernard Noël parle de « chair verbale ». Il y a une matérialité, une épaisseur. On écoute quelqu’un parler ou se taire, et c’est un corps qui se lève ou se couche, ou flotte. Et en écrivant, je bataille avec cette matière qui fait corps, qui me semble toujours épaisse et confuse, qui cherche à toucher, mais empêche de la faire en même temps qu’elle essaye.

Pauline Catherinot : Depuis quand écris-tu ?

Armand Dupuy : Difficile de répondre. Le début est-il vraiment le début ? Est-ce qu’on écrit seulement quand on trace des mots sur un morceau de papier ? Je crois que ça commence, pour moi, par une prédisposition à la rumination mentale doublée d’un retrait dû à la timidité. Et je suis donc incapable de dire depuis quand.

Armand Dupuy
Armand Dupuy

Pauline Catherinot : Où écris-tu ?

Armand Dupuy : Le plus souvent sur la table de la cuisine. Mais n’importe où à vrai dire. Parfois, en  voiture, je m’arrête au bord de la route. Ou bien à l’atelier, dehors. Ça ne dépend pas d’un rituel précis. Quand quelque chose se présente, insiste, je m’en saisis… ou je le laisse filer.

Pauline Catherinot : Qu’est-ce qui déclenche le processus d’écriture ?

Armand Dupuy : Une émotion, quelque chose qui passe par la fenêtre ou par la tête, une rencontre, une parole entendue, l’ouverture d’un colis contenant des peintures… Pas de règle non plus. Je suis assez incapable d’écrire sur commande, il faut quelque chose qui appelle, qui se mette à me travailler sérieusement.

Pauline Catherinot : Comment abordes-tu le texte lorsque tu reçois des dessins, des peintures pour un livre pauvre ?

Armand Dupuy : Parfois, j’ouvre le colis, un texte saute presque à la figure. Une couleur un peu marquée suscite quelque chose, ramène une image. D’autres fois, c’est plus lent. Il faut attendre, le texte vient progressivement – ça peut prendre plusieurs semaines. Mais je n’écris jamais pour la peinture qui se tient devant moi, je le disais. J’écris avec elle, en la regardant comme un objet parmi d’autres, l’un des objets qui se trouve dans la maison. Tout simplement.

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