Armand Dupuy… Tessons (2/5)


L’encéphalogramme du spectateur s’est penché sur l’oeuvre d’Armand Dupuy. Nous vous proposons cinq entretiens que vous découvrirez par étape (une étape par semaine).

Tessons: un blog entre poésie et peinture

Pauline Catherinot : Quel temps accordes-tu à ton blog ?

Armand Dupuy : J’y consacre assez peu de temps. Et je l’utilise de façon tout à fait irrégulière. Il peut se passer plusieurs semaines sans qu’il soit alimenté.

Pauline Catherinot : Quel usage fais-tu de cet outil ?

Armand Dupuy : j’en fais un usage « relationnel ». Le site regroupe surtout des articles concernant le travail des autres, ou bien des notes d’atelier. Je n’y donne pas à lire les poèmes, par exemple, alors que c’est la part la plus importante du travail. Parce que, pour ça, j’ai besoin d’un absolu retrait, je ne veux pas de regards, pas de commentaires. Je sais que certains font un usage très dynamique de leurs sites ou blogs, ça devient leur carnet, le lieu de l’élaboration du texte, dans le lien avec les lecteurs. Ce n’est pas mon cas. Je ne ressens pas le besoin de partager ça tant que ce n’est pas calé. Tout ce que je dépose sur le site (les articles concernant les peintres, concernant les lectures, les textes d’auteurs qui m’intéressent, notamment pour la rubrique Quartier libre) nourrit bien évidemment le travail de poésie, mais ce travail à proprement parler reste à l’ombre. J’utilise aussi le site pour montrer des images du travail accompli : Les livres pauvres, par exemple, qui ne sont pas toujours visibles ailleurs, puisque le nombre d’exemplaires est très limité.

 Pauline Catherinot : Est-il nécessaire aujourd’hui ?

Armand Dupuy : Je ne sais pas. Je n’en suis pas sûr. Ça m’intéresse pour le moment… mais je ne peux pas parler de nécessité.

Pauline Catherinot : Ton blog a pour titre : Tessons. Pourquoi ce choix ? Pourquoi avoir choisi le pluriel ?

Armand Dupuy : Ce titre est une versions raccourcie de celui de  mon premier blog que j’avais ouvert en 2005, je crois. Il s’appelait mots_tessons, mais tout le monde l’appelait tessons. J’avais choisi ce titre à cause d’un poème bref, ou d’un simple bout de phrase, qui m’était passé par la tête, un soir d’août, à Cologne, alors que je traversais une place – dans une période de grande solitude : mots tessons mâchés mordaient la bouche. Je suis à peu près incapable de me rappeler ce que j’écris, je l’oublie assez vite, parce que tout se ressemble trop sans doute, rien ne se détache clairement. Mais ce morceau-là, je suis incapable de l’oublier, je ne sais pas pourquoi. Donc ça reste. Par ailleurs je pense que cette idée de tessons est assez explicite : on rassemble des brisures, on fouille pour trouver quelques bribes (d’où le pluriel). Avec toujours le « risque » de tomber sur une arrête plus tranchante que les autres.

Pauline Catherinot : L’une des rubriques est appelée « Bouts de papier », peux-tu nous en dire plus ?

Armand Dupuy : C’est la rubrique qui fait le « catalogue » des livres pauvres et assimilés. Ces livres se réduisent souvent à ça : ce sont des bouts de papier pliés en 2 ou en 4. Il n’y a rien de péjoratif dans la formule.

Pauline Catherinot : Qui est Aaron Clarke ?

Armand Dupuy : Il faudrait sans doute excéder les limites raisonnables de cette discussion pour venir à bout de ta question. Il y a peut-être plusieurs façons de répondre, ou tout au moins plusieurs angles d’attaque. J’ai souvent dit qu’Aaron Clarke était une blague. Et c’est vrai. Mais ce n’est pas suffisant, c’est une blague sérieuse. Je peins depuis 15 ans à peu près. Mais avant ça, j’avais déjà fait des tentatives, et l’envie de peindre me tenaille depuis plus longtemps encore. J’allais d’échec, en échec, en échec,… De destructions en abandons – parce que je me faisais, c’est probable, une très haute idée de la peinture et j’étais incapable d’atteindre cet idéal (La faute à Charles Juliet sans doute – je pense à ses Rencontres avec Bram Van Velde). Quand je regardais les dessins ou les tableaux que j’avais produit, j’étais écœuré, honteux. J’ai donc sérieusement abandonné pendant plusieurs années, avec l’idée ferme de ne surtout pas reprendre. Mais c’est revenu. À cause des Livres Pauvres notamment. J’en faisais un certain nombre avec des peintres, et j’ai eu envie de travailler avec les écrivains que j’aimais. Il me fallait donc revenir à la peinture. Timidement, j’ai repris comme ça. Mais je voulais le faire incognito, sans questions. Je voulais faire ça d’une main détachée, comme si elle n’était pas la mienne. J’ai donc créé ce pseudo idiot : Aaron Clarke. Ça m’est passé par la tête. C’était uniquement pour les livres, d’abord. De cette façon, il n’était plus possible de détruire le travail, puisqu’il était accompagné. Puis j’ai recommencé à peindre de petites choses, en dehors des livres, de plus en plus, mais toujours avec ce sentiment d’échec massif, des séances de destructions. Avec ce dégoût de retrouver, chaque matin, en montant à l’atelier, des tableaux vidés de tout ce que j’avais cru y déposer. Alors, à force de tâtonner, j’ai trouvé un compromis. En fait, j’avais trouvé cette solution très tôt, à 20 ans, quand je commençais à peindre : je m’étais dit que je pourrais ne peindre qu’une seule toile, perpétuellement, puisque aucun tableau ne trouvait grâce très longtemps à mes yeux. Puis je gâchais une quantité folle de matériel onéreux : tout partait à la poubelle. Ce qui m’importait, c’était de peindre et de vivre tout ce qui se donnait pendant cet effort-là. Mais je n’avais jamais eu le courage d’aller jusqu’au bout de la « démarche », ça me paraissait sans doute absurde. Pourtant, je pense que c’était la seule solution viable pour moi et surtout, la plus cohérente, la plus honnête. Donc aujourd’hui, Aaron Clarke, c’est un type qui peint un tableau. Un seul tableau, et qui passe son temps à le recouvrir, inlassablement. Qui le regarde tranquillement s’épaissir, en espérant que, peut-être, dans l’épaisseur qui monte, il existe un autre tableau, un tableau d’ombre qui se lève et qui sera correct.

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