Armand Dupuy… Sur les pages des livres (3/5)


L’encéphalogramme du spectateur s’est penché sur l’oeuvre d’Armand Dupuy. Nous vous proposons cinq entretiens que vous découvrirez par étape (une étape par semaine).

Les Recueils, les Livres d’art

 

Pauline Catherinot : Comment se passe le cheminement de tes œuvres (de l’écriture à la publication) ?

Armand Dupuy : Sans forcer. Dans la rencontre, idéalement. C’est assez affectif. Æncrages & co, par exemple, ça faisait 15 ans que je connaissais, achetais, lisais leurs livres. Je les avais découvert en achetant les livres que Charles Juliet avait publié chez eux (Cette flamme claire (1994) et Lire un bon livre (1999), tous deux accompagnés par Jean-Michel Marchetti)… Puis les choses se sont faites par hasard, assez naturellement. Et quand Roland Chopard m’a annoncé que ce serait finalement Jean-Michel Marchetti qui accompagnerait Mieux taire, alors que je lui avais proposé plusieurs artistes, ça m’a semblé logique.

Pauline Catherinot : Tu travailles avec plusieurs éditeurs dont Æncrages & Co, Le Taillis Pré, comment le choix se fait-il ? Est-ce qu’il dépend systématiquement de la ligne éditoriale ou provient-il de la rencontre, du lien avec une personne ?

Armand Dupuy : J’ai déjà partiellement répondu : tout commence par la rencontre. Mais c’est d’abord une rencontre avec les livres. Je ne crois pas beaucoup aux envois de manuscrits à gauche et à droite. J’aime vraiment que les choses se passent dans le lien. Qu’un livre soit un objet « chaud », un objet qui témoigne d’un lien, d’une manière ou d’une autre. Donc je ne fais rien pour faire paraître des textes à tout prix et n’importe où, ça ne m’intéresse pas.

Pauline Catherinot : Tu écris sur la quatrième de couverture de Mieux taire : « les poèmes tentent, en quelques mots, de toucher le silence qui pèse dans la langue. » L’écriture serait-elle alors une voix ?

Armand Dupuy : Une voix, c’est possible. Mais pour moi, il s’agit d’une voix plutôt intériorisée. Je dis volontiers que j’écris à l’oreille. Ce qui ne veut pas dire que j’écris à destination d’autres oreilles. Je n’écris pas avec l’idée que ça sera entendu. Je m’intéresse plutôt à une sorte de rythmique personnelle, de sonorité interne qui n’est pas forcément perceptibles si je lis des textes à haute voix. Une voix, donc, une chair qui a un poids, avec ce qu’elle dit, ce qu’elle ne dit pas. Pour en revenir à Mieux taire, j’ai toujours idée qu’on dit ce qu’on dit pour ne pas dire autre chose que ce qu’on dit, mais qu’on pourrait dire quand même, ou qui pourrait se dire malgré nous. C’est une sorte de paradoxe : on dit les choses pour s’exprimer, mais dans le même mouvement, il y a toujours une tentative de se taire, de taire autre chose. C’est peut-être ça ce « poids » de silence. Mais si vite noté, c’est sans doute confus.

Pauline Catherinot : « Les mouches s’occupent du reste ». Que reste-t-il après ou avant le silence ?

Armand Dupuy : Il reste ce qu’on ne sait pas nommer. Il reste ce qu’on n’atteint pas. Avant, après, peut-être même pendant.

Pauline Catherinot : Ton livre Par Mottes froides débute par une citation de Jacques Dupin : « Comme si j’étais condamné à voir en marchant. En parlant. A voir ce dont je parle et à parler justement parce que je ne vois pas ». Que vois-tu ?

Armand Dupuy : Pas grand-chose, justement. J’ai toujours l’impression que tout se dérobe à la vue, à la compréhension. Les choses se dressent devant nous comme si elles n’étaient déjà plus là. Ou bien elles restent intouchables. On passe la main dessus et on n’est pas plus avancé. On n’a rien touché de ce qu’on attendait. Alors je me trouve « condamné » pour voir, à déjouer ces impossibilités en faisant autre chose, en prenant des détours, en passant par d’autres canaux.

Pauline Catherinot : Qu’est-ce qu’un frontispice ?

Armand Dupuy : J’avais une idée précise en proposant à Jean-Claude Terrier d’ouvrir Par mottes froides avec l’un de ces dessins. Je ne conçois pas le frontispice comme une simple image posée là, devant le texte, pour faire joli. C’est presque une clé de lecture : prière de lire avec cette image en tête. C’est une proposition pour qui voudra s’en saisir.  C’est une caisse de résonance, je pense, j’aimerais que ça fasse vibrer le texte autrement, pour lui tirer les vers du nez.

Pauline Catherinot : Dans ton livre Par Mottes froides, il y a de nombreuses références : Eliraz, Pierre Soulages, Watteau… Que représentent-ils pour toi ?

Armand Dupuy : C’est le passage des voix. Elles traversent l’écriture comme elles traversent le quotidien. C’est-à-dire qu’elles l’habitent. Je vois un pan d’herbe par la fenêtre, il ouvre quelque chose en moi, je le note. Je lis une phrase qui m’ouvre, dans un livre, je la note.

Pauline Catherinot : Comment organises-tu le texte sur la page ?

Armand Dupuy : Il s’organise par ajustement progressifs. La forme dépend des périodes.

Pauline Catherinot : Les phrases sont découpées ? Pourquoi ce choix ? Est-ce une manière de créer un langage qui te ressemble ?

Armand Dupuy : Il y a de ça, on cherche forcément à créer quelque chose qui, s’il ne nous ressemble pas, nous semble au moins « juste ». Je pourrais charger un autre poète de répondre, parce que je me sens proche de ce qu’il dit. Il s’agit de Mohammed El Amraoui  qui livrait des propos très intéressant dans le n° 12 de juin 2007 de la revue N4728, en parlant d’un « mouvement qui essaie […] de donner trace à une certaine syntaxe intérieure, dans ses ruptures, ses discontinuités, ses continuités aussi »., cherchant « un certain, tremblement de la phrase, justifié par ce qui se passe à l’intérieur et à l’extérieur. » Relisant cet entretien, je me rends compte qu’il pourrait également apporter des éléments intéressant à ta question concernant la voix. Pour lui, la mise en espace du texte dépend de son oralisation. Ce n’est pas le cas pour moi, mais ça dépend bien de cette sorte de syntaxe intime.

Pauline Catherinot : Il y a une grande place pour les détails dans tes textes, ton regard s’arrête, scrute et fige l’instant sur le papier…

Armand Dupuy : Enfant, ma grande timidité m’empêchait d’entrer en relation avec les autres de façon spontanée. C’était vraiment difficile et ça le reste, assez souvent. Il me fallait un temps très long avant d’être capable d’ouvrir la bouche. À défaut de parler, j’observais beaucoup, je ruminais,… ça vient peut-être de cet empêchement.

Pauline Catherinot : J’ai l’impression que le travail photographique est proche de l’écriture. Qu’en penses-tu ?

Armand Dupuy : Écrire pourrait ressembler à la photographie parce que c’est tenter de saisir les choses à la volée, comme elles passent, d’en garder un trace, une mémoire : certains parlent d’un usage de la photographie proche de celui du carnet de note (je pense à François Bon, au peintre Jérémy Liron). Dans les deux cas, c’est aussi un effort de « composition ». La photographie est une question de cadrage. On délimite un espace dans lequel on estime que quelque chose se passe, est en train de se passer (ou pourrait se passer), et continuera peut-être de se passer dans l’image, pour les yeux. Il peut aussi y avoir cette dynamique dans le poème. C’est un objet assez étroit, délimité, dans lequel on  essaye de saisir quelque chose. Et tout en le saisissant, on le laisse s’échapper, on le rate. C’est souvent le cas en photographie : entre ce qu’on voit, ce qu’on sent, ce qu’on aimerait attraper et le temps de mettre l’appareil en route, de caler les réglages, surtout quand on n’est pas doué, il y a toujours un décalage. Mais ça peut être un décalage « heureux ». On peut atteindre quelque chose qui nous dépasse dans cet écart, dans ce retard sur le monde. Mais il y a peut-être plus de différences que de similitudes entre l’écriture et la photographie.

Pauline Catherinot : Ton écriture semble parfois sur le fil, au bord de la rupture. (Le fil ne casse pas… )

Armand Dupuy : L’écriture, c’est ce qui tente de tenir le fil, d’éviter sa rupture.

Pauline Catherinot : Tu exploites parfois une ponctuation particulière : /, des tirets. Ont-ils une résonance particulière.

Armand Dupuy : Il ne s’agit pas d’un codage très précis pour moi, comme c’est le cas dans ton travail, par exemple. Ce sont juste des éléments de rupture, de chute. Ça correspond peut-être à des ruptures internes – la syntaxe intime dont nous parlions. Ce sont des signes au service du silence, de la perte …

Pauline Catherinot : Tu laisses également de la place pour le silence. Comment imagines-tu la lecture ?

Armand Dupuy : Je ne l’imagine pas vraiment. Aucun travail de ma part de ce côté-là, si tu parles de la lecture à haute voix. Quand je lis mes poèmes, j’ai d’ailleurs du mal à respecter ces « silences » et ces ruptures qui sont explicitement indiqués par la ponctuation.

Pauline Catherinot : Tu remercies de nombreuses personnes à la fin de ton recueil… tu sembles reconnaissant de tout ce que la vie et les autres t’apportent.

Armand Dupuy : Je remercie les peintres. Parce que chaque texte – ou presque –  a d’abord existé sous forme de Livre Pauvre, avec eux, je te le disais, dans une version souvent différente. Je suis reconnaissant, bien sûr, de tout ce que chacun apporte. Et tous ceux qui devraient être remerciés ne figurent pas forcément dans cette liste. Je les remercie autrement qu’en disant merci, quand je peux.

Pauline Catherinot : Que faut-il pour s’inventer ?

Armand Dupuy : Il faut travailler – avec l’idée claire qu’il faut tenter de le faire, même si c’est assez impossible. S’inventer serait peut-être prendre à bras le corps tout ce qui nous fait malgré nous. En tirer parti. Faire au mieux avec. Avec tout, malgré tout.

Pauline Catherinot : Qu’est-ce qu’une « pièce blanche » ?

Armand Dupuy : La réponse à cette question sera sans doute décevante. Cette pièce blanche dont il est question dans Mieux taire n’est qu’une petite cuisine. Mais, même si je dis le contraire (de tête : « la pièce blanche n’est pas la métaphore d’autre chose »), cette pièce c’est une sorte de cube mental, un volume dans lequel je me trouve. Quelque chose comme ça, dans lequel se tient le regard, dans lequel je respire.

Pauline Catherinot : Ton écriture ne semble pas laisser de place au hasard, est-ce que tout est pensé ?

Armand Dupuy : Ça n’est pas pensé. Enfin, d’abord, ça n’a rien de pensé. C’est plutôt de la dé-pense. Ça vient avec ce qui vient. C’est une notation des mouvements et des immobilités internes. En lien avec les mouvements du monde. C’est le produit de leur friction. Ensuite, c’est ruminé. Plus ruminé que pensé. Ça passe, je rumine, je tords, je tourne, jusqu’à y entendre quelque chose qui me semble clair. Je ne sais pas si je laisse de la place au hasard, mais j’espère que c’est ouvert et que ça le reste, malgré ma tendance, à force de travailler, à fermer, à resserrer, à presque étrangler le texte.

Pauline Catherinot : Pourquoi avoir choisi d’utiliser des sizains dans ton livre Mieux taire ? Il y a 16 vers ( ?) dans troubler? La versification, la structure du texte semble être au cœur du dispositif ?

Armand Dupuy : Ce sont des boîtes. Des contraintes imbéciles, parce qu’elles n’ont pas d’autres intérêt que de faire des boîtes à remplir.

Pauline Catherinot : D’ailleurs doit-on parler de prose, de vers ?

Armand Dupuy : Je ne sais pas !

Pauline Catherinot : Comment qualifies-tu ta poésie ?

Armand Dupuy : Je préfère laisser à d’autres le soin de la qualifier, si ça leur semble nécessaire. Je suis toujours curieux et intéressé quand on me dit ce que je fais. Je suis pour ma part incapable de cette analyse concernant l’écriture, et je crois que ça ne m’intéresse pas d’essayer par mes propres moyens. J’aime assez ce qu’a dit Yann Miralles il y a peu, à propos de Par mottes froides, en donnant ce titre à son article : « le poème-effort ». Ça me semble juste. Il y a quelque chose de l’ordre de la lutte.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s