La poésie n’a pas de sexe


Texte de présentation

in Anthologie de poésie féminine, ed Bateau ivre

[La poésie n’a pas de sexe.] Je ne sais pas s’il y a une poésie féminine d’ailleurs.

Et si elle existe, j’espère qu’elle n’est pas réduite à quelques adjectifs: mièvre, sensible, mélancolique. Qu’on ne lui associe pas certains thèmes: l’amour, la nature, les oiseaux, les flanelles.

Et si elle existe, elle se doit de s’ouvrir sur le monde, sur la vie. Car si elle se construit dans le pli, dans le repli sur elle-même, alors toute survivance est impossible. Il s’agirait donc d’une poésie étouffée, réduite à un état, à un rien.

[La poésie n’a pas de sexe.] Si elle en avait un. On la reconnaîtrait à sa forme, à son rythme, à son lexique, à sa syntaxe. Il y aurait des règles précises théorisées par quelques uns. Le féminin échappe à tout cela (je l’espère). Libre! La volonté de tordre les idées préconçues. Si la femme est une muse, elle ne crée pas. Si la femme est inspiration, elle ne crée pas. Elle n’est pas maître de ce mouvement. Alors, une anthologie féminine participe (peut-être) à une modification de ces idées (à son échelle). Elle donne à entendre des voix. Des voix de femmes. Avec chacune un timbre, un parcours, des envies. Elle place le féminin dans une dynamique. [Portée vers tous] Et devient peut-être le témoin d’un mouvement, de ce mouvement. Affirmé, conscient, féminin (et non féministe). L’écriture est un déplacement permanent (même dans l’immobilisme).

La poésie est action. Observer, sentir, conserver la trace de tout cela, s’indigner, se révolter, porter le souffle, être dans l’écart. Dans l’écart constamment. Et c’est de cet écart que provient le lien. L’élan vers l’autre. Homme. Femme. Juste un autre. La poésie a des visages multiples, parfois difformes. Attachée à la carcasse de celui qui écrit. Se déposséder et s’incarner ensuite. Enraciner chaque mot dans un tout. Un tout poétique. Réfléchi (ou non). Féminin. Masculin. Dans la conscience de la trajectoire, ou de l’instant présent. Le mot invite aussi à s’interroger sur la société qui nous entoure. Le regard porté sur le monde. Et la voix. Toujours ELLE. Ces deux éléments, sont pour ma part, au cœur de la pratique artistique. Pour moi, la poésie est un cri, une parole expulsée, arrachée au silence. Je pense que cela ne repose pas sur une identité sexuée, mais sur des expériences, sur les courbes, les moments où rien ne se passe exactement comme prévu. [L’écart encore lui.] Je ne sais pas s’il y a un lien entre le féminin et ma pratique poétique. Les textes parlent d’eux-mêmes. Mon identité ne se construit pas seulement sur le féminin et ma poésie non plus : heureusement! Je crois davantage aux sons propres à chacun ou à chacune. Le féminin s’invite de temps à autre dans les textes que j’écris. Mais il y a d’abord le désir profond d’aller vers, de dire l’indicible. De déterrer le mot. De lui donner un corps. La colonne vertébrée, le mot se libère, survit ou se brise. Un hurlement. Un sursaut. Dans tout cela, le quotidien, certaines questions qui taraudent et qui viennent alimenter l’objet poétique. Le féminin est présent dans les textes proposés ici. Mais ils auraient pu être écrits par un homme (je pense). J’écrirai peut-être un jour sur l’absence d’égalités entre les hommes et les femmes, sur la dégradation de l’image de celles-ci. Je suis vigilante, parfois inquiète. J’ai l’impression que les mentalités reculent sur certains points.

S’il y a une poésie féminine, elle  ne s’oppose pas à. Elle vit avec. On ne peut vivre dans les clivages. Je ne conçois pas la poésie comme un enfermement mais comme une ouverture sur le monde, sur la vie. L’envie de parler, d’aller vers l’autre. Qu’il soit un homme ou une femme. Je suis contre le fait qu’une poésie écrite par les femmes soit une littérature de femme et pour les femmes. Contre le fait que l’on nous offre des espaces parce que nous sommes des femmes. Contre le fait que ces espaces soient parqués, minutés, comptés. Je suis pour l’égalité, pour les élans passionnés et furieux, pour les échanges, pour traverser les barrières. J’aimerais que les femmes aient davantage d’espace parce qu’elles ne sont pas moins intelligentes, pas moins capables. Mais parce qu’elles sont là et que leurs paroles sont aussi pertinentes. Pas plus. Pas moins. La juste mesure. Je rêve de ces femmes au cœur des institutions pour faire entendre une voix. Qui ne serait pas réduite. Alors bien sûr, les événements, le quotidien montrent à quel point il faut être vigilant. Nous tous. Le savoir ne doit pas être muselé, détenu par des gens aveuglés. Il faudrait une équité. Véritable. Alors certainement, tout cela, puisque je n’y suis pas indifférente, se retrouve peut-être dans l’écriture, dans les mots. Nous scrutons le monde. Nous le vivons et nous écrivons à travers le spectre de nos sens. A partir d’un endroit. Un moment de vie. Là où nous sommes arrivés. Là où nous irons. Poussés par nos envies.

Quel sens donner à tout cela? J’y vois la possibilité de créer avec, d’avancer. Et si j’ai accepté cette aventure, ce n’est pas pour défendre une cause, mais pour être avec. Avec des femmes dont je respecte le travail poétique, dont j’aime la voix et les mots. L’exigence dans l’écriture. En évitant certains écueils. D’ailleurs, elles sont des poètes avant tout. Des auteurs avec un trajet. L’anthologie me permettra peut-être de les rencontrer vraiment. Ouvrons la bouche, ne disparaissons pas derrière. Sortons des foyers. Il faut décoller les étiquettes. Je ne me reconnais en rien dans la ménagère, dans la femme-mère. je suis indépendante. Je revendique cette pensée. Je suis le mouvement de mes pas et j’assume chaque creux, chaque remous parce que la fragilité est dans l’être humain (quel qu’il soit)

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