Carte blanche: Dominique Sorrente


Après Nina Kibuanda, l’encéphalogramme du spectateur invite Dominique Sorrente. Poète rencontré à Saint-Maximin lors du festival les Eauditives. Dominique Sorrente a participé au Festival Voix Vives de méditerranée en méditerranée. Une écriture dans les failles, dans les suspensions entre tendresse et vérités. Décalque est un chant d’amour, une conversation au-delà des « frontières ».

Attention, la mise en page ne correspond pas à celle imaginée par Dominique Sorrente, il manque des espaces, des sauts de pages…

DÉCALQUE

La pluie en continu. Il a fallu deviner le jour derrière elle.

Laisser la nuit faire son office,
l’humidité au-delà de l’usage ordinaire.

Les draps ont réclamé les couettes, le plein été
se prend pour une autre saison.

Temps pour s’enfouir, inventer des cachettes,
deux limaces se lancent dans l’allée pour la grande traversée du jour.

Il a fallu tout ce déplacement du temps, cet engourdissement du lieu,
pour que la sensation opère.

Entre alchimie et bricolage.

Nos mains coulissent l’une sur l’autre.
Ma main droite, ta main gauche. Ou bien l’inverse,
au retour de la promenade.
Souvent le même rituel.

Si je ne vois maintenant qu’une seule main, c’est
qu’il me manque encore un peu d’expertise,
un doigté d’invisible,
un brin de sagesse,
une fibre mystique,
un quelque chose de plus souple, plus transparent,
plus agile pour compléter le geste
avec des pointillés.

En marchant sur le chemin de halage,
nous parlons sans heurt.
Les phrases s’enroulent, se touchent, marquent
leurs pauses.
Les silences glissent sous les semelles.

On nous a dit qu’on avait construit là-bas,
un peu plus loin, une « maison du projet »,
et que pour le moment, aucun projet
n’avait été vraiment pondu
dans cette maison-là.

Ça nous fait rire, cette histoire
qui est un peu comme la nôtre maintenant.

Un décalque de présence à côté de moi.

À pas de loup,
tu fais ton grand retour, en somme.

Tu as laissé passer l’orage.
Dissipé les colères, les refoulements,
les gestes retenus en bord du monde,
les blancs dans les conversations.

Mis les choses et les moments à leur nouvelle place
qui n’aura plus besoin de soulever les années.

Tu peux à nouveau franchir,
sans provoquer tempête d’eau dans le verre ébréché.

Ou bien, c’est moi tout bêtement
qui dérape en douceur.

C’est si simple, après tout, de constater
l’état des lieux, au rebord des souliers
qui les évitent soigneusement :
les flaques ne réfléchissent pas pour elles-mêmes.

Elles m’intriguent aussi pour ça, et encore
pour leur contour.

Géographies impermanentes, aléatoires.

Au coin de ta bouche secrète, il y a
un pont suspendu.

Pas sûr pour le moment qu’une parole, même avec élastique, tente le saut de l’ange.

Je retiens cette seconde offerte ; je guette
celle qui viendra,
plus juste, plus intense.

Lâchée du bout des lèvres comme poussière céleste
en suspension.

Tu ne m’as pas dit encore où tu étais. Puits de mémoire.
Zone protégée. Ou ces bords de rivière
avec colonie de roseaux.

Ou l’envers de la nuit qui éclaire autrement.

Couverture, charpente, bardage, zinguerie : tout ce beau
petit monde, devenu savoir inutile.

Tu ne m’as pas dit où tu étais.

Peut-être ne le sais-tu
plus, toi-même, quand tu tentes
de descendre le long de mes yeux.

Mais j’apprends la leçon secrète, au jour le jour.

Tu ne m’as pas dit où tu étais pour que j’évite de trop fixer les dalles.

Et aussi, pour que je continue de me laisser surprendre
par le vol d’un papillon quand il traversera,
ça ne saurait tarder,
l’autre versant de cette fin d’après-midi.

Ce matin, j’ai choisi une marche résolue,
une marche de vigueur. Fruitée dans la grisaille cotonneuse qui fait ici
tout un paysage.

Je demande une direction à un passant.

Ses mains me disent : « C’est par là ».
Ses dents sourient d’avoir su dire.

Service gratuit.

Ma journée est gagnée.

Une longue fille, visage grimée à l’indienne, fume
contre le mur de la salle de sports.

Elle ne répond pas quand je la salue en longeant le canal.

Je l’imagine animatrice d’enfants.

Évidemment, si elle s’est mise à l’écart de la meute,
le temps de quelques bouffées, ce n’est pas
pour s’épuiser d’un bavardage de plus
avec un poète, qui plus est,
qui risque de lui demander sa route.

Droits,
puis penchés,
des jeunes en tenue de baigneurs.

« Trois tours de pagaie », cris, retour à l’immobile instable. Le mot magique « paddle ».
Miracle retrouvé de se tenir debout
quand l’exercice est presque redevenu compliqué.

Il y en a un qui fait la cabriole sur sa planche.
Puis il verse dans l’eau saumâtre du canal,
et interroge : « Monsieur, c’est validé ? »

Il ne faudra pas trop tarder pour le retour
de la grosse voix
qui fera autorité en sa faveur.

D’un pas à l’autre, me revient la liste de ce que tu détestes le plus : faire la queue
à la caisse d’un supermarché ;
jouer à un jeu de société pour gagner ;
s’asseoir devant un écran ;
m’entendre ronfler.

Et ce qui te met du rose aux joues :
larguer les amarres du vieux gréement,
prescrire le granule qui guérit,
boire du Gine & Tonic dans un salon victorien,
observer les façons des insectes
de vivre, de copuler et de mourir.

J’imagine déposés à la consigne tous ces ustensiles obsolètes.

La salle des pas perdus
fermée pour cause d’inventaire.

Deux pêcheurs à la ligne en short,
au bord du Pont Dominique, affûtent leurs gestes.

Ça va mordre, qui en douterait ? Il suffira juste
que je m’éloigne un peu de la scène
pour que l’escarcelle
se remplisse.

Enfant, l’âge se compte en rentrées des classes,
en bougies à souffler, en retour des saisons.

Espérer est le verbe qui vient dans le soir
pour bricoler son attrape – cauchemar
et baliser un lendemain rieur.

Enfant, on m’a appris
qu’il n’y avait pas d’âge pour espérer.

C’est le genre de leçon qui a décidé mordicus
de ne pas prendre de ride.

Sur ma fenêtre d’ici, il y a une chanson pour toi
que je n’ai pas encore composée.

Mais les chansons sont vite hors de destination.
Elles circulent sur les trottoirs des villes,
s’accrochent aux réverbères, rendent des visites impromptues aux passants.

Le paysage dit :
souriez, souriez, enfin pleines vies,
ici vous ne serez plus filmés.

La chanson n’est pas composée, mais son refrain a déjà quitté ma fenêtre :

Si tu ouvres un peu la porte, c’est pour faire signe au vent.

Dominique Sorrente

Nous vous invitons également à découvrir son site: le Scriptorium

Fondé symboliquement fin 1999, au passage des deux millénaires, le Scriptorium se définit comme « un lieu-dit de paroles croisées, marqué du signe de la poésie ». La table métaphorique exprime le parti pris du projet : partager les écritures, fertiliser les expériences de la pensée,  donner toute confiance à la parole créatrice au cœur des relations humaines. Poésie de la coïncidence, présence des écrivains au cœur du monde tel qu’il est, passion pour l’échange des cultures, tels sont les mots d’ordre de cette nouvelle aventure littéraire née à Marseille, « sœur du monde entier », qui récuse autant la marginalisation des poètes que l’hyper-individualisme contemporain.

L’enjeu d’une telle micro-entreprise est de redonner tout son sens, son énergie et sa dignité à la vocation du poète : résister aux langues de bois en tous genres et aux batailles de territoires ou de chapelles ; œuvrer en commun, hic et nunc, pour mettre en lumière le réel.

 

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