Leçon de théâtre et de ténèbres: Rester vivant


Les leçons de théâtre et de ténèbres d’Yves-Noël Genod se terminent au Théâtre du Point du jour. Une dernière soirée dans les hauteurs. Contrairement aux précédentes représentations, cette leçon est particulière puisqu’elle n’a pas été créée au Théâtre du Point du jour. Le spectacle a été présenté au Festival d’automne. Il durait un peu plus de deux heures.

Prendre le billet. Prendre le verre tendu avec plaisir. Des bulles… Regarder les ours dorés parcourir la salle. Regarder les paillettes du costume noir. Écouter enfin le metteur en scène (sur une chaise) pour les dernières recommandations. « 1h40 c’est long…c’est comme si cela durait trois heures… » Le spectacle se fera dans le noir total, mais Yves-Noël Genod propose aux éventuels phobiques de les extirper de la pénombre en cas d’angoisse… Je me souviens d’un autre soir où nous avions été plongés dans l’obscurité et le presque silence pendant une vingtaine de minutes. Le presque silence parce que les spectatrices (une rangée derrière nous) n’avaient pas pu s’empêcher de parler… Le silence est effrayant pour certains… Il faut le remplir ou le combler. C’est dommage… C’était fort!! Cela n’arrive jamais. On se retrouve alors dans un état autre, capable d’entendre, de voir, de percevoir le spectacle. Comme jamais!!! Les sens sont réveillés. Toute la peau est là. Chaque vibration dans les os. Je suis frappée chaque fois par l’esthétique. C’est un bien grand mot que celui-là, mais il y a une forme d’esthétique chez Yves-Noël Genod. Le corps. La mise à nu. Le tendre. Les voix: celle du corps lui-même, du comédien, du chanteur et puis celles de la lumière et du son. Et puis il y a ce noir, ce noir intense dont on perçoit les variations.

Le spectacle que nous préparons est un rêve de spectacle. Ce n’est pas un spectacle. Il n’a pas besoin d’être réalisable. (Mais il a besoin d’être réel — comme un rêve —, concret — comme un rêve —, « Chacun sait que dans les rêves on ne voit jamais le soleil, bien qu’on ait souvent la perception beaucoup plus vive. Les objets et les corps sont lumineux par eux-mêmes ».) Il y a quelque chose qui est dit par Charles Baudelaire, qui est touché, mais qu’on ne connaît pas, mais qui tourne, on le pressent, autour de ce vers : « Car je cherche le vide, et le noir, et le nu ! » Entre-temps, des astres qui s’entredévorent. Le son que je rêve, grâce à ton talent, permettrait des transpositions « physiques » des « visions » de Charles Baudelaire, c’est- à-dire des déflagrations et des télescopages « inouïs », « crus », de « couleurs » ou de « parfums » sur — comme il est dit — « le fond des ténèbres ». Comme je te disais, des toiles peintes descendent et montent à la vitesse de la lumière (ou d’un montage rapide de vidéos), mélange de tous les « goûts », des « générations », montage trivial et poétique—c’est donc une question d’impacts—, cascade d’atomes, il n’y a pas d’« état des choses ». Tiens, L’Etat des choses, c’est un titre de Wim Wenders qui me revient sans doute parce que j’ai vu passer justement tout à l’heure un photogramme des Ailes du désir où un ange dit à un autre : « Mais il n’y a pas d’autre rive, il n’existe que le fleuve ». Voilà, ça, c’est Baudelaire. Pas d’autre rive, que le fleuve… « Aucun musicien n’excelle, comme Wagner, à peindre l’espace et la profondeur,matériels et spirituels…Il possède l’art de traduire, par des gradations subtiles, tout ce qu’il y a d’excessif, d’immense, d’ambitieux, dans l’homme spirituel et naturel. Il semble parfois, en écoutant cette musique ardente et despotique, qu’on retrouve peintes sur le fond des ténèbres, déchiré par la rêverie, les vertigineuses conceptions de l’opium. » (Je remarque que c’est le « fond des ténèbres » qui est « déchiré par la rêverie », oui, exactement ça. ) Yves-Noël Genod (pour la première version du spectacle / source: http://www.festival-automne.com/uploads/spectacle/DPE_Genod.pdf)

Nous montons les marches puisque l’entrée se fait par le haut. L’obscurité est déjà là et il faut bien regarder ses pieds pour ne pas chuter. Moi aussi j’aimerais des chaussures dorées pour me repérer dans l’espace. Les réflexes de spectateur sont là: se placer plein centre… près d’une colonne… et se dire que cela risque de gêner la visibilité et puis se raisonner et se dire: « quelle visibilité? C’est grotesque, on s’en moque, puisque ce sera dans le noir ». S’asseoir donc et se taire. Attendre dans le silence mais avec des mots partout dans la tête et dans les plis. Se taire entièrement. Le plateau est dans une obscurité partielle. Une voix venue du lointain résonne. Une voix rocailleuse. Une voix éraillée. On croirait une émission radiophonique des années 70. Un document d’archives. Il s’agit en fait de la voix d’Yves-Noël Genod, enregistrée un soir… Cette voix qui est propulsée partout dans l’espace. Baudelaire. Intensément. Comme jamais. J’entends les roulis, la musique, la découpe. Je reconnais certains vers… la chevelure, à une passante et tant d’autres. Baudelaire. Le maudit. « Le poète est ce soleil d’un monde sans soleil » De la poésie. Dans les fragilités. Dans les gouffres.  Dans les ténèbres. La voix se déplace pour atteindre chaque spectateur. Des boucles sonores. Le bruit. Les enfants. La pluie aussi je crois. (Comme elle était belle cette pluie sur le plateau…). Les mots. Les mots. Qui emportent. Parfois, je ferme les yeux pour renforcer les sensations. Le théâtre d’Yves-Noël Genod est celui de l’intime. Spectateurs en liens. On entend le souffle, le grincement des fauteuils, les lèvres qui se tordent et rient parfois. Le spectacle est tout autour. Dans la salle. Le rapport scène salle a implosé. Il n’y a pas de frontières, de frontalités… Le spectacle d’un côté, les spectateurs de l’autre… Tout participe à l’éclat poétique. Il y a l’arrêt. Une autre voix. Féminine. Jeanne Balibar (que je n’ai pas reconnu de suite, merci C…). Emportée. Par cette voix double. Entendre les mots dans la bouche d’Yves-Noël Genod… Murmure. Fredonne. C’était très agréable. La silhouette s’est déplacée jusqu’à la scène. Beau! Tout simplement beau! Merci pour cette soirée merveilleuse. Pour les mots. Les mots. Les mots. Baudelaire presque ressuscité.

Théâtre La Condition des Soies - Rester vivant - Opera 02012016 221231.bmp

Je vous recommande d’écouter cette émission (durée 6 minutes)

http://www.franceculture.fr/player/reecouter?play=4885658

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