Pardon Baudelaire


Un gazetier  philanthrope me dit que la solitude est mauvaise pour l’homme ; et à l’appui de sa thèse, il cite, comme tous les incrédules, des paroles des Pères de l’Église.

Je sais que le Démon fréquente volontiers les lieux arides, et que l’Esprit de meurtre et de lubricité s’enflamme merveilleusement dans les solitudes. Mais il serait possible que cette solitude ne fût dangereuse que pour l’âme oisive et divagante qui la peuple de ses passions et de ses chimères.

Il est certain qu’un bavard, dont le suprême plaisir consiste à parler du haut d’une chaire ou d’une tribune, risquerait fort de devenir fou furieux dans l’île de Robinson. Je n’exige pas de mon gazetier les courageuses vertus de Crusoé , mais je demande qu’il ne décrète pas d’accusation les amoureux de la solitude et du mystère.

Il y a dans nos races jacassières  des individus qui accepteraient avec moins de répugnance le supplice suprême, s’il leur était permis de faire du haut de l’échafaud une copieuse harangue, sans craindre que les tambours de Santerre  ne leur coupassent intempestivement la parole.

Je ne les plains pas, parce que je devine que leurs effusions oratoires leur procurent des voluptés égales à celles que d’autres tirent du silence et du recueillement; mais je les méprise.

Je désire surtout que mon maudit gazetier me laisse m’amuser à ma guise. «Vous n’éprouvez donc jamais, – me dit-il, avec un ton de nez très apostolique , – le besoin de partager vos jouissances? » Voyez-vous le subtil envieux ! Il sait que je dédaigne les siennes, et il vient s’insinuer dans les miennes, le hideux trouble-fête!

« Ce grand malheur de ne pouvoir être seul !… » a dit quelque part La Bruyère , comme pour faire honte à tous ceux qui courent s’oublier dans la foule, craignant sans doute de ne pouvoir se supporter eux-mêmes.

« Presque tous nos malheurs nous viennent de n’avoir pas su rester dans notre chambre», dit un autre sage, Pascal, je crois, rappelant ainsi dans la cellule du recueillement tous ces affolés qui cherchent le bonheur dans le mouvement et dans une prostitution que je pourrais appeler fraternitaire, si je voulais parler la belle langue de mon siècle.

Non vraiment Baudelaire. Pardon. Je pourrais me contenter de te lire, me contenter te tes mots. Les murmurer doucement dans cette belle  ambiance où les sons crachent. Je pourrais regarder la soirée consacrée à David Bowie. Lire. Parler avec. Mais. Non vraiment Baudelaire. Je massacre. Ce soir. Je massacre ta solitude. J’ai sorti la hache et je défonce ton texte. A la force de mes doigts qui frappent le clavier. Je cherche. Je scrute. Je mets des couleurs et je déteste t’autopsier ainsi. Pardon. Pardon . Pardon. Et ça va couper encore. Je tranche et ça saigne. J’entends la peau qui se plisse et je vois ta mâchoire qui se serre. Je ne vaux pas mieux que le gazetier. Je dérange ta solitude, ton esprit. Immense. Je bouscule tes mots et j’en fais de la bouillie. Une bouillie avec des axes et des paragraphes. Une bouillie à transmettre à d’autres qui comme moi… découpent… Et ce soir, pas vraiment envie, mais il faut. Je fais de la boucherie de tes mots si bien ciselés…  Où que tu sois…  je n’y suis pas… tu ne pourras rien contre moi… Contre cette chose en sommeil, contre l’as de la découpe, contre le peintre des procédés littéraires. Car le procédé littéraire sachons-le participe à l’anéantissement de la littérature, mais je pourrais t’expliquer le pourquoi. Mais pas le temps. D’autant que j’ai mille choses à faire ce soir. Une fois que j’en aurai terminé avec ta solitude, j’irai rejoindre d’autres. Des autres amicaux. Et puis, après j’écrirai un texte sur Pommerat. Et après j’écouterai le piano de Jacques. Et après je regarderai un peu l’étagère ou les étoiles. Et après … chut… je ne te dirai pas cela… Et après je dormirai un peu. Et après j’irai travailler. Et je pourrai dire Hier soir, j’ai tué Baudelaire une seconde fois. Et après il faudra que je lise, que je cercle les mots peu assurés, les mots maladroits, les mots jeunes… Et je me dirai mais pourquoi? Qu’est-ce qu’il a ramassé Baudelaire… Et je me tournerai alors vers toi… Et je deviendrai oreille. J’entendrai le son de ta voix. Et alors. Tout sera pardonné. Peut-être. Alors, je te laisse. Tu ne m’en voudras pas. J’ai un travail à terminer. J’ai sorti la bâche. J’ai des gants, des sauts pour tes entrailles. Je pars. Je n’entends pas tes suppliques… Pardon!

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