Quartett


Avec Marief Guittier, Thomas Rortais

Décor – Stéphanie Mathieu / Costumes – Marie-Fred Fillion / Lumière – Julien Louisgrand / Son – Sylvestre Mercier / Assistante à la mise en scène – Louise Vignaud

Dans Quartett, Heiner Müller revisite Les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos et compose l’une des pièces les plus audacieuses du 20e siècle. Le grand dramaturge allemand ressuscite la marquise de Merteuil et le vicomte de Valmont le temps d’un dernier combat, avec pour seule arme le langage. Dans un jeu de masques éloquent, les 2 célèbres libertins miment l’anéantissement de leurs victimes d’autrefois, jusqu’à la mise à mort rituelle du vicomte. Michel Raskine s’empare avec radicalité et humour de cette guerre des sexes et des cerveaux, cérémonie du travestissement et du jeu des rôles.

Je suis restée sur le bord de la route. Je ne sais pas vraiment si c’est la mise en scène ou parce que ce soir-là, il n’y avait pas l’envie. J’apprécie le travail de Michel Raskine. J’aime la voix et la présence de Marief Guittier. J’allais aux Célestins… Conquise et un peu Marquise. J’ai trouvé le temps long. Une heure et vingt minutes d’espoir où l’on se dit que cela va vous emporter à un moment. Parce que le texte est jouissif, dans l’esprit de Laclos. Mais trop de MAIS.

Heiner Müller: J’ai écrit Quartett lorsque j’étais en Italie, près de Rome. J’avais là une maison au milieu des arbres. Mon ex-femme y vivait avec un autre homme et ça m’était égal parce qu’elle m’en avait parlé avant. J’avais une chambre à l’étage, et c’est là que j’ai écrit la dernière partie du texte, qui était vraiment décadente.

Sylvère Lotringer : Vous étiez séparés à ce moment-là ?

H.M. : Non, nous étions encore mariés, mais j’avais une autre compagne et elle était avec cet homme, qui était fou d’elle. J’étais en haut, j’écrivais. C’était aussi la première fois que j’utilisais une machine à écrire électrique. Ça a été un facteur très important pour cette pièce. Ça ne va pas plus vite si on ne sait pas comment s’en servir, mais cela crée un autre rapport au texte. Cela me donnait beaucoup plus de distance par rapport à moi-même, et, par conséquent, l’horreur pouvait même donner lieu à un plaisir d’écrire.»

Extrait d’un entretien avec Heiner Müller / Sylvère Lotringer

Je me suis assise en B11. J’ai patienté avec cette musique de fond que je pensais être une musique d’ambiance, une musique que je n’aimais pas. Clubbing, peut-être fallait-il y voir un lien avec le libertinage… Les lumières se sont éteintes, la musique ne s’est pas arrêtée. Couverte par une autre. J’ai cru – un temps – à un problème technique, à un oubli. Projection d’une vidéo sur le rideau noir. Mais qui ne « rendait » pas grand chose. Parce que floue. J’ai bien vu que je ne voyais rien, que je ne comprenais rien. Hermétique certainement. Cela arrive parfois. La vidéo et la musique avaient quand même pour fonction, me semble-t-il de nous emmener dans une autre époque: celle de Valmont et de Merteuil. Le rideau (bruyant s’est levé) et la musique clubbing s’est emparée de la pièce (à mon plus grand désarroi). L’influence de la musique… une clef importante. Très belle scénographie. J’avais l’impression de retrouver l’esthétique d’un Beckett… Fin de partie peut-être ou Oh les beaux jours. La robe majestueuse se confondait à la terre et la voix de Marief Guittier faisait enfin taire cette musique. Des couches d’identités. La superposition artistique pour me laisser dans le creux de la butte.

Jeu de scène et d’éclairage. Je passe au temps présent puisque c’est le temps de la représentation.  La main de Valmont apparaissant et disparaissant. Les costumes et accessoires sont accrochés. Un miroir (au-dessus d’un lavabo) est éclairé par un néon et on se doute bien que les transformations, les changements seront apparents. Le texte s’accroche. Des trous. Des failles. De l’énergie parfois mal maîtrisée ou absente. Le spectacle s’essouffle, ne trouve pas le rythme et les intermèdes musicaux sont atroces: vides. On comble. L’espace. Le temps. Et je ne sais pas trop pourquoi. Quel dommage! Je n’ai pas vu le duel. Je n’ai pas vu les maques. Le jeu de Heiner Müller sur la peau, les identités. Quatre parties. Quatre masque pour un Quartett. Dommage! Canettes de coca. Enlever les chaussures. Mettre les chaussures. Enlever les chaussures. L’enthousiasme s’est éteint et a fini par s’enterrer…

MERTEUIL : Valmont. Je la croyais éteinte, votre passion pour moi. D’où vient ce soudain retour de flamme. Et d’une passion si juvénile. Trop tard bien sûr. Vous n’enflammerez plus mon cœur. Pas une seconde fois. Jamais plus. Je ne vous dis pas cela sans regret, Valmont. Certes il y eut des minutes, peut-être devrais-je dire des instants, une minute c’est une éternité, où je fus, grâce à votre société, heureuse. C’est de moi que je parle, Valmont. Que sais-je de vos sentiments à vous. Et peut-être ferais-je mieux de parler des minutes où j’ai su vous utiliser, vous si remarquable dans la fréquentation de ma physiologie, pour éprouver quelque chose qui m’apparaît dans le souvenir comme un sentiment de bonheur. Vous n’avez pas oublié comment on s’y prend avec cette machine. Ne retirez pas votre main. Non que j’éprouve quelque chose pour vous. C’est ma peau qui se souvient. À moins qu’il lui soit parfaitement égal, non, je parle de ma peau, Valmont, de savoir de quel animal provient l’instrument de sa volupté, main ou griffe. Quand je ferme les yeux, vous êtes beau, Valmont. Ou bossu, si je veux. Le privilège des aveugles. Ils ont en amour la meilleure part. La comédie des circonstances accessoires leur est épargnée : ils voient ce qu’ils veulent. L’idéal serait aveugle et sourd-muet. L’amour des pierres. Vous ai-je effrayé, Valmont. Que vous êtes facile à décourager. Je ne vous savais pas comme cela. La gent féminine vous a-t-elle infligé des blessures après moi. Des larmes. Avez-vous un cœur, Valmont. Depuis quand. Votre virilité aurait-elle subi des dommages, après moi. Votre haleine sent la solitude. Celle qui a succédé à celle qui m’a succédé vous a-t-elle envoyé promener. L’amoureux délaissé. Non. Ne retirez pas votre délicieuse proposition, Monsieur. J’achète. J’achète de toute façon. Inutile de craindre les sentiments. Pourquoi vous haïrais-je, je ne vous ai pas aimé. Frottons nos peaux l’une contre l’autre. Ah l’esclavage des corps. Le tourment de vivre et de ne pas être Dieu. Avoir une conscience, et pas de pouvoir sur la matière. Ne vous pressez pas, Valmont. Comme cela c’est bien. Oui oui oui oui. C’était bien joué, non. Que m’importe la jouissance de mon corps, je ne suis pas une fille d’écurie. Mon cerveau travaille normalement. Je suis tout à fait froide, Valmont. Ma vie Ma mort Mon bien-aimé.

Extrait de Quartett, de Heiner Müller, d’après Les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos (traduit de l’allemand par Jean Jourdheuil et Béatrice Perregaux, Paris, Minuit, 1982, pp 125-126).

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