Dr Strangelove


Lorsque Stanley Kubrick entreprend la production de son long métrage Dr. Folamour – ou : comment j’ai appris à ne pas m’en faire et à aimer la bombe, il est déjà un réalisateur de renom. Après plus de 10 ans de carrière – son premier court, Day of the fight, date de 1950, et son premier long, Fear and desire de 1953 -, il est parvenu à s’affranchir de la tutelle des studios hollywoodiens ; après avoir vendu Day of the fight à la RKO, c’est en effet grâce à Kirk Douglas qu’il avait pu produire des films à budget plus conséquent (Les Sentiers de la gloire, 1957), et même tourné à la demande de l’acteur, remplaçant Anthony Mann au pied levé, la superproduction Spartacus en 1960, avant de devenir incontournable grâce au succès de Lolita (1962). Les fonds comme la réputation acquis alors lui permettent à la fois de coproduire désormais ses films – et donc de décider de tout au long du processus de production ; et de ne plus demeurer à Hollywood : pour Dr. Folamour, il commence par travailler à New-York, avant de s’expatrier progressivement en Angleterre. D’une certaine façon, c’est donc le film de la maturité dans l’œuvre de Kubrick ; tous les thèmes qui lui sont chers y figurent désormais sans censure : la guerre et la mort intimement mêlées au sexe, par exemple ; les allusions et les symboles sexuels sont surabondants dans le film dès la première image. Pourtant, le scénario est une adaptation du très sérieux thriller de Peter George, Red alert [Alerte rouge], mais seul l’argument paranoïaque en a été conservé ; le reste constitue une comédie noire de l’invention de Kubrick et de ses acolytes, sous l’influence de l’acteur Peter Sellers, qui devait y incarner plusieurs rôles selon la volonté du coproducteur Columbia Pictures. Ce traitement satirique, et parfois burlesque, n’allait pourtant pas de soi en 1962, alors que le monde venait de connaître la plus grave crise de la guerre froide, celle des missiles cubains en octobre ; et qu’en dépit de l’entrée dans une période de détente (le téléphone rouge, devenu quasiment un “MacGuffin” hitchcockien dans le film, est installé en 1963 entre le Kremlin et la Maison Blanche), le cinéma américain ne traitait le sujet de la guerre nucléaire que de façon grave, comme dans Le dernier rivage (Stanley Kramer, 1959) ou Point limite de Sidney Lumet, produit la même année. En outre, la sortie du film, prévue le 22 novembre 1963, jour de l’assassinat du Président Kennedy par Lee H.Oswald et attribué un temps à l’URSS, dut être repoussée à janvier 1964 pour ne pas donner davantage prise aux probables accusations d’antipatriotisme de la droite nostalgique du maccarthysme. D’un point de vue artistique, le film est central dans l’œuvre de Kubrick : fidèle au noir et blanc alors que le réalisateur avait déjà tourné en couleur (Spartacus), il renforce la proximité avec son art de prédilection, la photographie – Kubrick avait en effet commencé une carrière de reporter en vendant son premier cliché à Look à seulement 16 ans et en collaborant au magazine près de 6 ans. On pourra ainsi analyser son usage des contrastes et du cadrage dans les scènes de la war-room au Pentagone, qui relève à la fois de la tradition photographique (avec des autocitations très nettes, et des références à Margaret Bourke-White, Walker Evans ou Weegee) et cinématographique (expressionnisme allemand des années 1920). Il s’agit également, pour ce passionné d’échecs – une représentation abstraite de la guerre, comme chacun sait – du troisième film évoquant les conflits contemporains, après Fear and desire en 53 (Seconde Guerre mondiale et guerre de Corée) et Les Sentiers de la gloire en 57 (Première guerre mondiale)… et avant Full Metal Jacket sur la guerre du Vietnam en 87. Surtout, le film développe des thèmes chers aux artistes de l’époque : la perte de contrôle des hommes sur le monde et l’intrusion d’un grain de sable inattendu dans une mécanique supposée parfaite. Aujourd’hui, Dr. Folamour jouit du statut de grand classique (il obtint par exemple la 5ème place dans le palmarès réalisé par le magazine anglais Sight and sound en 2002 auprès des réalisateurs) ; ce fut également le film le plus rentable du réalisateur. Il ne s’agit certes en aucun cas d’un documentaire ; mais la virtuosité du scénario satirique et le jeu de Peter Sellers contribuent à mettre en valeur certains aspects de la guerre froide (idéologies, formes de l’affrontement, militarisme, …) qu’il sera alors aisé d’étudier avec des élèves. Quant à la thèse antimilitariste, qui n’a rien de nouveau chez Kubrick – qu’on songe aux Sentiers de la gloire –, elle est largement illustrée, tant par l’absurdité des situations que par les nombreuses allusions sexuelles, plus ou moins compréhensibles selon sa maîtrise de l’argot anglais ou du répertoire psychanalytique… Mais chacun comprendra que la troisième guerre mondiale est engagée par un général convaincu que son impuissance – ou son homosexualité refoulée – relève d’un vaste complot communiste ! (source: http://www.zerodeconduite.net/dp/zdc_docteurfolamour.pdf)

Je n’avais pas vu ce film depuis très longtemps. Complètement strange. Complètement love. Complètement énigmatique. L’excellent Kubrick. Le noir et le blanc. Le décalage constant. La presque absurdité. Le jeu époustouflant de Peter Sellers. C’est une longue histoire. Première rencontre sur les bancs de l’université en cours d’anglais. Orange Mécanic. Des scènes greffées à la cornée. Mais sans les sous-titres. La mémoire est faillible. Les chapeaux. Le maquillage. Toute cette faune terrible. Folamour semble plus léger et pourtant le film interroge l’humanité ou l’inhumanité. La course à l’armement. La folie des hommes. Le chaos. J’ai ri ce soir, dans l’ombre, dans l’écharpe blanche pour ne par rompre le silence.

« […] Je parle de la paix en raison du nouveau visage de la guerre. La guerre totale est absurde à une époque où les grandes puissances peuvent entretenir d’importantes forces nucléaires presque invulnérables et refuser de capituler sans y avoir recours. Elle est absurde à une époque où une seule arme nucléaire représente presque dix fois la force explosive de l’ensemble des armes utilisées par les forces aériennes alliées lors de la deuxième guerre mondiale. Elle est absurde à une époque où les substances toxiques mortelles que générerait une explosion nucléaire seraient disséminées par le vent, par l’eau, par le sol et par les graines jusqu’aux coins les plus reculés du globe et contamineraient les futures générations. Aujourd’hui, les milliards de dollars dépensés annuellement pour acquérir des armes afin de garantir que nous n’aurons jamais besoin de les utiliser sont indispensables au maintien de la paix. Mais l’acquisition de tels stocks improductifs, qui ne peuvent que détruire et jamais créer, ne constitue certainement pas le seul moyen, et encore moins le moyen le plus efficace, d’assurer la paix. […] Aujourd’hui, si une guerre totale devait éclater à nouveau, qu’importe la manière, nos deux pays en seraient les cibles principales. C’est un fait ironique, mais indiscutable, que les deux premières grandes puissances mondiales sont celles qui courent le plus grand risque d’être dévastées. […] nous dépensons tous deux en armement des montants extraordinairement élevés qui pourraient être mieux employés à combattre l’ignorance, la pauvreté et la maladie. Nous sommes prisonniers d’un cercle vicieux et dangereux dans lequel les soupçons de l’un renforcent les soupçons de l’autre, et où le développement d’armes nouvelles entraîne le développement d’armes de riposte. En résumé, les États-Unis et ses alliés, tout comme l’Union soviétique et les siens, ont un intérêt mutuel profond à instaurer une paix juste et profitable, et à arrêter la course aux armements. […] Cela requiert une meilleure compréhension entre les Soviétiques et nous-mêmes. Et une meilleure compréhension passe par le développement des contacts et des communications. La proposition d’une ligne directe entre Moscou et Washington afin d’éviter, de chaque côté, de dangereux retards, des malentendus et des interprétations erronées des actions de l’autre en période de crise, constitue un pas dans cette direction. […] »

Discours du Président J.F. Kennedy pour la remise des diplômes de l’American University (Washington) le 10 juin 1963

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