Philoctète ou la falsification du langage


Traduction: François Rey
Mise en scène et scénographie : Lionel Armand
Création Lumière: Pierre-Nicolas Rauzy
Création musicale: François Tantôt
Assistant accessoiriste et scénographie: Yves Hermet
Avec: Renaud Béchet, Johan Boutin, Anthony Liébault et François Tantot

Création: 17 mars 2017 Espace Jean Poperen-Meyzieu (69)

Production Cie Les Désaxés Théâtre Remerciements La ville de Meyzieu, TNP Villeurbanne, Théâtre du Point du Jour (Lyon), Daniel Mogenier, Georges Pachiaudi, Françoise Simian

Image à la une: © Émile Zeizig

Philoctète, héritier des armes d’Héraclès, est puni par les Dieux pour avoir brisé le serment fait au héros de ne pas divulguer le lieu de sa sépulture. Lors de l’expédition contre Troie, il se fait mordre par une vipère, et ne supportant plus ses cris et sa puanteur, Ulysse profite d’une escale sur l’île déserte de Lemnos pour le laisser endormi sur le rivage et partir. Les armées grecques s’enlisent alors dans une guerre qui s’étale dans le temps et voit ses héros disparaître. Jusqu’à ce qu’un oracle annonce que Troie ne pourra céder sans l’arc et les flèches d’Héraclès. Ulysse, l’homme aux mille ruses, accompagné du fils d’Achille, le jeune Néoptolème, se voit donc dans l’obligation de retourner sur l’île pour ramener celui qu’il avait abandonné dix ans plus tôt… » (Source: Compagnie les Désaxés Théâtre)

Soir de première pour la Compagnie les Désaxés Théâtre. Lionel Armand, le metteur en scène, s’attaque une nouvelle fois à un texte exigeant: Philoctète de Sophocle. Les spectateurs de l’Espace Jean Poperen ont pris place dans la grande salle. L’obscurité. Quelques voix, quelques chuchotements… quelques commentaires qui agacent… Enfin le silence!

– (et) Le choeur – 

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© Émile Zeizig

« Le Chœur, composé de matelots grecs, exprime, comme un témoin impartial, les sentiments divers qui doivent animer les spectateurs. Il peint avec des couleurs poétiques la vie de l’exil, les privations de l’homme séquestré de la société, et l’amertume d’une existence solitaire. On peut remarquer dans cet ouvrage un grand nombre d’idées, de comparaisons et de métaphores empruntées aux habitudes de la vie maritime. C’était chose toute naturelle à Athènes, dont la prépondérance politique sur les autres peuplades de la Grèce reposait alors sur sa puissance navale. » (Notice publiée en préambule de la traduction de M. Artaud)

La pièce commence… Un personnage apparaît. Il s’agit d’un marin. Il est debout, dans les hauteurs, une guirlande électrique dans la main droite… Lumières brandies à la face du ciel. Poétique! Enveloppé par le noir, le personnage devient intemporel. La voix suit le rythme de la musique, de la guitare électrique. Le chœur est rock, arraché, incarné. Chaque mot est entendu, enveloppé de silence. Il fait également référence à Jean Genet. C’est un personnage ambivalent, il se situe peut-être entre « le péché et la grâce », entre le masculin et le féminin. On se souvient de Querelle où le matelot « provoque par sa beauté virile le désir des hommes qu’il rencontre. » Il n’y a pas de provocation ici, mais ce personnage interroge. Il est à part. Le seul à être sonorisé. Le seul à parler d’une voix basse, parfois monocorde. Le seul à chanter. Le seul à échapper à la narration. Le seul à prendre parti alors que rien ne l’y oblige. En dehors. Cette figure a un potentiel dramaturgique important. Il me semble qu’il faudrait aller plus loin… Je pense notamment à une spatialisation du son qui permettrait d’encercler le spectateur, de donner à la voix la présence multiple. On a besoin d’entendre et de voir les villageois de l’île. La musique finit par envahir la voix, le corps. Frénétiques. Mots frénétiques. L’arrêt. Le silence. L’obscurité.

– Une pièce des doubles –

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© Philippe Schuller

Ulysse et Néoptolème / Ulysse et Philoctète / Philoctète et Néoptolème / Philoctète face à lui-même / 

« La ruse comme falsification des mots. Sans tomber dans le piège de la lecture à clé, il est évident que Sophocle, Shakespeare et Müller se servent du cadre mythologique de leurs histoires pour aborder des enjeux absolument contemporains. En l’occurrence, les trois pièces reflètent une crise de civilisation (…) L’Ulysse de Sophocle incarne ainsi un sophiste politique de la fin de la guerre du Péloponnèse qui (…) est prêt à mettre de côté tout scrupule pour rétablir une situation militaire compromise, et fonde essentiellement son action sur la ruse (dolos), tandis que Néoptolème est au début de la pièce un éphèbe qui se voudrait l’héritier de l’héroïsme incarné par son père Achille, et souhaiterait privilégier les stratégies alternatives plus nobles que sont l’usage de la force physique (bia) ou de la persuasion (peithô). Cette tripartition entre la ruse, la force et la persuasion structure profondément la pièce : au fur et à mesure que la ruse réussit puis échoue, au gré des volte-face de Néoptolème, les stratégies alternatives sont successivement réactivées, avant d’échouer à leur tour. (…) En livrant un portrait négatif d’Ulysse, c’est bien la sophistique que Sophocle critique à travers lui : par l’usage délétère qu’ils font de la parole, les sophistes l’ont démonétisée et ont introduit le soupçon dans les rapports sociaux ; c’est contre cette corruption que Néoptolème finit par se révolter. Le problème est que cette réaction vertueuse de Néoptolème vient trop tard. » Guillaume NAVAUD

source: http://www.crlc.paris-sorbonne.fr/pdf_revue/revue3/08.Navaud.Ulysse.pdf 

 « Ici, sur la hauteur » Deux voix viennent de là-haut. Le son d’abord, le corps militaire ensuite.  On pourrait transposer le cadre de la pièce à l’une de ces guerres qui frappent durement le monde d’aujourd’hui. J’ai pensé à Gavras lors de cette première scène, le décalage pour dénoncer le politique. Il me semble, pour avoir suivi le travail de la compagnie, qu’il y a toujours dans les mises en scène de Lionel Armand la question du politique et de l’engagement. Deux attendent. Deux conspirent. Ulysse face à Néoptolème. L’expérience face à la jeunesse. La ruse face à la précipitation. Les comédiens font entendre ce texte à la perfection. Merveilleux Renaud Béchet!!! J’ai beaucoup aimé son jeu, le travail du corps et de la voix!!! Il donne à Ulysse une facette qu’on lui connaît peu. Dur. Sombre. Cruel. Deux visages. Manipulation. « Falsification des mots. » « Fils d’un bon et noble père, chez moi aussi, quand j’étais jeune, la langue était inactive et la main agissante. Mais l’expérience m’a fait voir que chez les mortels c’est la langue qui mène tout, et non les actes. » Ulysse / Spectateur / Metteur en scène / Marionnettiste / Il agit dans l’ombre, tire les ficelles. Le jeune Néoptolème écoute puis se rebelle. Il prend peu à peu son indépendance… L’affranchissement jusqu’à l’acte irréparable (main coupable? main amante ?) Ce texte est  résolument actuel puisque politique. Combien ? Combien? Combien pensent qu’ils peuvent tout faire, tout changer en truquant les mots? On le voit bien aujourd’hui, le langage perd de sa hauteur, de son relief. C’est la masse, la bouillie sous les dents. On avale. On avale le liquide épais. Ici, les personnages aussi avalent, gobent la presque totalité des mots d’Ulysse. Héros. La chute à la verticale. La manipulation pour atteindre un objectif. La cause est forcément juste. On se permet tout. De se grimer. De prendre les armes. De devenir Héraclès. Ulysse demi-dieu parmi les hommes. Corrompre la langue, le sens pour la patrie, pour gagner la guerre. Tout est permis. Je n’avais pas vu cela lors de la première mais cela m’apparaît désormais comme une évidence.

– Philoctète –

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© Philippe Schuller

Une entrée en scène presque caricaturale. Le personnage apparaît de manière grotesque et il l’est. Dix ans passés sur une île changent un homme, le rendent gauche, agressif et peut-être « minable ». Il y a une tension dramaturgique entre les deux comédiens:  Johan Boutin et Anthony Liébault. Une belle complicité !!! « Enfant ». Presque père et fils. Opposition des corps et des espaces. Néoptolème vient du haut. Philoctète habite dans une cabane, en contre-bas. Le rapport hiérarchique est posé par la scénographie. Les trajectoires s’opposent d’ailleurs. Jardin / Cour / Chacun son espace. La délimitation de l’endroit, du territoire et du lieu où il faudra aller. Un seul personnage échappe à ce huit clôt: Ulysse toujours lui… Anthony Liebault incarne magistralement ce personnage. Un rôle physique où il joue tout en nuances cette partition difficile. Le pied ne touche pas terre. Toujours tendu. La démarche vacillante, le héros n’en est pas moins ancré. L’ancrage c’est cela!! L’ancrage du héros sur une terre maudite, abandonné de tous. Corps dévoré par le liquide noir. Il a failli. Il a failli à sa promesse. Il a cédé à la facilité. Il porte désormais le poids de cette culpabilité. La conscience est forcément présente. La douleur le ramène à sa faute et sa faute à sa conscience. La trahison est au cœur de la pièce. On trahit pour de bonnes raisons. Trahir et Faillir c’est peut-être cela la clef de voûte de la pièce.  Philoctète semble vieux, abîmé par la vie. Il y a cette révolte acharnée du personnage qui tient tête à la jeunesse. On suit le destin de ce héros jusqu’à sa chute. Il y a dans ce cheminement des doutes, des failles, des creux. Le personnage est humain car fragile.  Il tangue, cède parfois, se laisse manipuler. Il y a ces trajectoires qui se croisent: Neoptolème et Philoctète. Un duo miroir. C’est décidément une pièce des doubles. Chaque parole rencontre un mur. Un mur que l’on dépasse ou qui vous change. Jambe tendue, telle un arc…. le mal est pointé vers le ciel. La douleur plaque le héros au sol. Il se soumet, s’abandonne, se laisse attendrir. Humain. Ce héros se laisse aller, perd tout. Chaque peau enlevée par le temps et par les paroles. Il est nu, sans défense. Cette scène rappelle les héros grecs: NUS. Ne restent que les mots, les mots criés, les sanglots…. Beaucoup de pudeur dans cette scène. L’arrachement. Statue grecque vivante. Il est comme lors de sa première apparition à la frontière: entre magnificence et grotesque. Il se dirige vers l’extrême. Quelques minutes après, il revêt un drap blanc. On pourrait y voir une image christique. Il faut se souvenir aussi de cette corneille noire dansant au-dessus de sa tête. Vision fantasmagorique. Signe des dieux.  J’y ai vu un oiseau de mauvais augure. Pour d’autres, il s’agissait plutôt de rendre hommage à Sophocle et à ses oiseaux. Des oiseaux partout. Ciel oiseaux. Ciel symbole. En filigrane. Les oiseaux, c’est tout ce qui lui restait. Les oiseaux!!! PRESAGE. La punition ou la faveur du ciel. … Et puis il y a cette autre scène (cf photo ci-dessus) Philoctète nous tend les bras. Le spectateur reste figé. La force des images. On est à la fois pris par l' »émotion. Des larmes. Et puis placé à un endroit de la conscience. On regarde. On sait. On ne fait rien. Un témoin passif dans l’obscurité. J’ai été bousculée par cette scène. Combien de fois restons-nous dans le silence, dans l’inaction? J’ai été très étonnée lors du bord de scène que certains spectateurs posent la question de la nécessité de monter une telle pièce. C’est indispensable me semble-t-il!! D’une part, pour la beauté, pour la qualité littéraire. Comme des témoins d’un temps. Des lumières peut-être au loin. D’autre part, parce que ce théâtre interroge le spectateur, qu’il pose la question de l’endroit, du cheminement (à l’image de Neoptolème qui avance, avance, avance…). On ne ressort pas indemne. Ce spectacle nous pousse à la réflexion. Cela devient rare. Cela devient nécessité absolue. Le rôle du théâtre n’est-il pas d’ouvrir, de réfléchir, de porter le regard loin ? La pièce s’achève sur une fin tragique. La chute et la mort du personnage. Incendie! (Musique)

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© Philippe Schuller

 

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