Rencontre avec Béatrice Brérot


Pauline Catherinot : Pour toi, la poésie c’est quoi ? 

Béatrice Brérot : La poésie c’est une préoccupation quotidienne et une pratique artistique dont le matériau de base est la langue. Elle peut être textuelle, visuelle, sonore, virtuelle… le point de départ reste la langue, les mots, les signes considérés comme des entités à part entière, libérés de leurs liens à la chaîne de communication et donc de consommation, les mots qu’on palpe, plie, poisse, creuse, mouille, cette langue qu’on peut rééchantillonner pour lui extirper d’autres sons, d’autres sens.

La poésie c’est “faire” de la langue et de cette langue, en faire son lieu d’habitation.

 Pauline Catherinot : Petite liste de tous les termes qui t’agacent en poésie ?

Béatrice Brérot : Aucun terme à priori ne m’agace en poésie.

Ce qui m’agace en revanche, c’est l’assemblage de mots élimé, sans surprise, les formes et procédés usés jusqu’à la corde utilisés pour faire de l’effet ou pour faire “poétique”.

Pauline Catherinot : Quels auteurs/ artistes ont été importants ? Ont-ils influencé ta pratique ?

Béatrice Brérot : Avant tous les autres il y a Donatien Moricet, poète de ma famille totalement inconnu qui, après avoir publié un ouvrage, n’a plus jamais cherché à être édité. C’est à lui que je dois mes premiers mots en poésie.

Plus tard il y a Antonin Artaud qui m’a fortement impressionnée puis Kerouac, Ginsberg, tous les auteurs de la Beat generation, Brautigan et surtout Carver, Raymond Carver. Ce type écrivait ses nouvelles exactement comme je voulais écrire avant que je n’abandonne complètement le récit narratif pour me consacrer à la poésie.

A partir de ce moment là je me suis intéressée exclusivement à la poésie contemporaine sous toutes ses formes. En autodidacte, j’ai appris à connaître la poésie sonore, action, concrète, spatiale, visuelle, numérique. L’école ne m’a rien enseigné des avant-gardes littéraires qui sont maintenant entrées dans l’histoire : Kurt Schwitters, le lettrisme, Dada, Gertrud Stein puis Gerashim Luca, Bernard Heidsieck, Henri Chopin, John Giorno, Pierre Garnier, Brion Gysin, Augusto de Campo,… C’est tout de même étrange qu’en cours de littérature, ne soit pas étudiés ces écrivains qui ont bouleversé la notion même de littérature. Ne pas parler de Gertrud Stein à des élèves c’est comme ne pas parler de Picasso pour un prof de dessin. C’est inconcevable. Et pourtant si, ça existe. Heureusement qu’il y a des profs/poètes comme toi Pauline, Julien d’Abrigeon, Sébastien Lespinasse, Patrice Luchet ( et d’autres) pour faire le boulot !

Cet univers foisonnant de gens qui expérimentaient de nouvelles formes de poésie et celui du cinéma expérimental (voir questions 23 pour les cinéastes), a beaucoup nourri mon esthétique et mes réflexions sur l’écriture par le texte et l’image, la place de l’art et des artistes dans nos sociétés occidentales.

Enfin, plus près de nous, je ne pense pas qu’on puisse parler d’influence car nous sommes à peu près tous de la même génération. Nous avons expérimentés plus ou moins simultanément notre rapport à la poésie et à l’écriture. Cependant certains univers me parlent plus que d’autres. Parmi eux il y a celui d’Edith Azam, Patrick Dubost, Tarkos, Julien d’Abrigeon, Serge Pey, Christophe Manon.

Pauline Catherinot :  Quels poètes lis-tu ou écoutes-tu ?

Béatrice Brérot : J’en lis et j’en écoute beaucoup. Je suis curieuse du travail des poètes quel que soit le type de poésie pratiqué. J’aime découvrir de nouveaux auteurs et n’aime pas en écarter sous prétexte que leur style ne correspondrait pas à ce que j’ai « définis » plus haut comme étant de la poésie.  Je suis à l’affût de ce qui peut déborder, échapper, dérégler, décaler quel que soit le type de poésie. Mais bien sûr je suis particulièrement sensible aux poètes qui chaque fois semblent réinventer une langue. Lorsque la langue est plus qu’un outil, lorsqu’elle devient une excroissance de la pensée, de la chair, lorsqu’elle connecte à la fois le cérébral et le charnel, lorsqu’elle est fine ou qu’elle devient carnassière, sauvage, incisive, libre, je jubile.

 Pauline Catherinot : Existe-t-il une poésie féminine pour toi ?

Béatrice Brérot : Oui, de fait, il existe une poésie féminine. L’espèce humaine est constituée d’hommes et de femmes dont les différences morphologiques et sociales sont évidentes. Cela s’inscrit  forcément quelque part dans leurs paroles et donc dans la poésie.

Ceci étant dit, me concernant, je défends l’idée d’une poésie transgenre pour plusieurs raisons. D’abord parce que, pour nombre de personnes, le genre n’est pas si déterminé que ça et c’est une réalité dont il faut tenir compte.

Ensuite, parce qu’il nous faut interroger cette dualité féminin/masculin afin de la dépasser, afin de réduire ces différences que les sociétés, sans doute pour des questions de pouvoir, se sont appliquées à creuser au lieu de travailler en bonne intelligence. En creux, mon livre de Sisco à San Francisco porte cela. D’où l’utilisation d’un « je » masculin.

Enfin parce qu’en utilisant différents supports, je déjoue les formes, les frontières et donc les genres.

 Pauline Catherinot : Tu utilises le terme de partition post-poétique dans le texte de présentation publié sur ton site : de quoi s’agit-il ?

Béatrice Brérot : Partition pour les différents registres (plus oral, plus écrit) et outils que j’utilise (livre, numérique, sonore, visuel). Post-poétique parce qu’on ne peut nier que depuis le nucléaire et le post-it la poésie est passée dans une autre ère.

Pauline Catherinot : Comment as-tu construit l’identité visuelle de ton site ? et pourquoi la présence de ce « sous-titre » : « poésie # visuelle signes mots sonore # poésie » ?

Béatrice Brérot : Du blanc pour signifier le vide, la pause, le hors cadre (il y a déjà celui de l’écran), le hors temps. Du noir côtoyant le blanc pour évoquer les formes qui deviennent visibles, qui prennent corps par rapprochement de l’ombre et de la lumière, du plein et du vide. Et le rouge comme le nez de l’auguste, le clown, car pour moi le clown et le poète sont très proches.

Enfin ce sous-titre pour situer d’un coup d’œil les différents médiums que j’utilise en poésie.

 Pauline Catherinot : Tu sembles avoir un intérêt pour le numérique et notamment pour le lien qu’il entretient avec les arts. Je prends pour exemple la rubrique « e-poésie » ou encore ton dernier livre où on trouve plusieurs références.

 Béatrice Brérot : Oui, la question de la poésie numérique m’a intéressée un certain temps car les arts évoluent aussi avec les techniques. J’étais curieuse de voir ce que pouvait produire cet outil avec lequel on peut jouer sur le texte, l’image fixe ou en mouvement, le son, l’interactivité. Pour développer quelque chose d’intéressant il m’aurait fallu travailler avec un programmateur car, même si le code ne me rebute pas, je ne maîtrise pas cette comptétence. Le résultat ne m’a pas suffisamment convaincu pour continuer. Par contre, en live,  lorsque la machine devient le prolongement de la pensée, du corps, cela peut donner des résultats intéressant. Mais là on dépasse la poésie numérique. Il s’agirait plus de poésie action numérique comme la pratique Philippe Boisnard et Hortense Gauthier.

Quant au titre de splAtch ! auquel tu fais allusion je slide en live, c’est au contraire là un texte qui se moque de cet engouement pour le numérique notamment en entreprise avec les powerpoints, les tableaux excel et tous les outils de cadrage, contrôle, statistiques…

Pauline Catherinot : D’ailleurs, la poésie séquentielle c’est quoi ?

Béatrice Brérot : L’art séquentiel étant la bande dessinée car articulée en séquences narratives, la poésie séquentielle est de la poésie en bande dessinée. C’est avec Raphaël Sarfati  que j’ai commis 3 tMps (Tentative Métanarrative de Poésie Séquentielle), d’où cette appellation.

Pauline Catherinot : L’écriture est-elle toujours une « captation quotidienne de la pensée en pleine gest[icul]ation, aux prises avec une réalité dominante » ? (citation : dissolution / construction)

Béatrice Brérot : A l’époque où j’ai écrit cela, ça l’était car j’essayais de travailler sur ce poème numérique, dissolution / construction, au jour le jour, comme un journal, sans trop réfléchir à ce que j’écrivais, pour laisser place à la pensée en mouvement dont on ne garde que peu de traces en général. C’est la version carnet de notes. La version finale est plus ramassée, construite et dénonce clairement certains dysfonctionnements sur lesquels notre société s’appuie pourtant (surproduction, rentabilité, sexisme). Avec dix mille êtres dedans, le dernier texte sur lequel j’ai travaillé, c’est plus une exploration des chemins de la pensée qu’une « captation ». La démarche était également de rendre compte d’un état méditatif. Le ton s’en trouve plus apaisé, calme ; quoi que toujours en réaction à la réalité dominante ! Alors oui, pour moi l’écriture a quelque chose à voir avec ça.

Pauline Catherinot : Quelle place accordes-tu au vide, à l’imperceptible et au silence ?

Béatrice Brérot : Ce sont pour moi des valeurs essentielles. D’autant plus dans notre monde surchargé d’images, de bruits, de biens matériels, de produits de consommation, où la vitesse, le profit, le tape à l’oeil sont devenus maîtres mots.

J’ai besoin d’espaces visuels et sonores calmes, fluides pour respirer, pour me sentir présente au monde.

Pauline Catherinot : Ton écriture semble construire, déconstruire, reconstruire la langue, le monde.

Béatrice Brérot : Effectivement, destructurer les mots, la langue, recombiner, proposer d’autres perceptions de la réalité, propulser vers d’autres états, c’est ce qui m’intéresse. Mais j’aimerais aller plus loin encore… dans la déconstruction des mots, du monde et leur recomposition.

 Pauline Catherinot : Peut-on parler d’invocation pour qualifier une partie de ton travail ? Tu sembles parfois invoquer des forces sensibles ?

Béatrice Brérot : Oui, on peut. Au moment de l’écriture, quand tout se passe au mieux, je convoque des forces sensibles ou naturelles, celles même qui me font écrire le poème,  celles par lesquels les mots, les sons adviennent. Au moment de la lecture, j’invoque (semble-t-il) ces mêmes forces.

 Pauline Catherinot : Il y a également la question du lien, de la trace: le lien entre les êtres, les points de connexion. Qu’en dis-tu ?

Béatrice Brérot : Ces forces évoquées dans la question précédente viennent de ce lien dont tu parles. Tels les arbres qui s’entraident pour se nourrir par leurs réseaux de radicelles, je suis persuadée que nous sommes tous en lien les uns aux autres, à la nature aussi, aux étoiles. Il m’arrive d’imaginer que nous sommes les éléments d’une vaste structure flottant dans l’espace qui tiendrait par tenségrité. Nous avons perdu la conscience de cette connexion. Mais parfois quelque chose en nous le ressent, s’en souvient. C’est là tout le sujet du travail réalisé avec Nadège Druzkowki qui a donné lieu à plusieurs expositions dont celle à la TEC en ce moment et au livre l’eau d’en haut, extrait de dix mille être dedans. Ce texte aborde cette notion des connexions, des structures en réseaux qui relient toutes les couches du vivant, de la pétale de rose à la Terre elle-même imaginée à la fois comme un cerveau et un vaisseau spatial.

 Pauline Catherinot : Trace, trajectoire, géographie… Je pense par exemple à ton livre de Sisco à San Francisco.

Béatrice Brérot : Je trouve souvent la trace plus émouvante que l’objet ou le corps qui l’a laissée. La trace nous parle du passage, celui par lequel nous venons au monde et par lequel nous repartirons. Les traces sont des trajectoires aussi, elles dessinent des géographies dans lesquelles sont tissés nos liens.

Pauline Catherinot : Certains textes sont engagés notamment en faveur de l’écologie. Je pense à « la suite infinie du monde est dans le colimaçon » ou encore à  « sur le bord du vivant ». L’engagement littéraire et/ou pour la littérature est-il nécessaire aujourd’hui ? 

Béatrice Brérot : L’engagement est nécessaire dans la vie. Pas dans la littérature. Mais lorsqu’il est dans la vie, il surgit dans la littérature.

dix mille êtres dedans est le texte le plus écologique que j’ai écrit. Pourtant, au départ, il n’y avait pas cette volonté. J’avais même presque abandonné l’idée d’écrire un texte de cette teneur là. Mes préoccupations véritables et profondes m’ont vite rattrapée.

 Pauline Catherinot : Tu parles d’ailleurs de ce texte, « la suite infinie du monde est dans le colimaçon », comme étant un manifeste du mouvement symbiotique. Il porte la mention « Un texte à lire à sonoriser et à danser. » Peux-tu nous en dire davantage ?

Béatrice Brérot : Une de mes difficultés avec la parole résidait dans le sentiment de ne jamais réussir à m’exprimer sans ressentir un décalage entre la parole pensée et la parole énoncée. Les mots affluaient très vite dans ma tête, se cognaient les uns aux autres, se connectant à des idées et des émotions fulgurantes, m’échappaient et parfois, souvent, me perdaient. Pour éviter cela, j’aurais pu tenter d’exercer un contrôle strict sur les mots mais ça ne m’a pas paru être la bonne solution. J’ai préféré faire le contraire, c’est-à-dire lâcher prise et les accepter comme des corps graphiques libres et autonomes, capables (dans un monde qui n’est pas le nôtre) de pouvoir être à la fois la chose même et l’idée. C’est ce que j’ai appelé le mouvement symbiotique.

Quant au texte sur le bord du vivant, je l’avais effectivement écrit et imaginé polyphonique et dansé, pour donner vie à  cette idée. A ce jour le projet n’a trouvé ni voix ni danseurs pour le réaliser.

Pauline Catherinot : Il y a souvent une spatialisation du texte sur la page. Pourquoi et comment travailles-tu ? 

Béatrice Brérot : Une page c’est un paysage, payPage comme je dis dans un de mes textes. Pourquoi donc alors se priver d’une mise en pa[ysa]ge ?

Esther Salmona : Béatrice, il me semble que ta manière ou ta matière est issue d’un mouvement en spirale, sans début ni fin, navigant entre les bras des galaxies et l’acide désoxyribonucléique. C’est à la fois une chute et un appel au milieu desquels les dimensions et les échelles n’arrêtent pas de se générer et de se plier – je ne parle pas que de « Dix milles êtres dedans ». Comment te sens-tu en tant qu’« être » face à / avec / dans / devant cette-ton écriture ?

Béatrice Brérot : Je m’y sens à ma place, en mouvement, au ralenti, seule mais tant pis. Je vole.

Pauline Catherinot : La majuscule est absente ou rare dans tes textes. Pourquoi ?

Béatrice Brérot : Je n’aime pas les fioritures en poésie. Pour moi, les majuscules et la ponctuation en sont. Je n’en mets que si c’est absolument nécessaire.

Pauline Catherinot : La lettre apparaît dans ton écriture à la fois comme un signe graphique et un signifiant.

Béatrice Brérot : Oui, dans un monde où les mots existeraient sans nous, je prête aux signes la capacité à pouvoir être à la fois la chose même et l’idée. J’explique pourquoi à la 17ème question.

Pauline Catherinot : Tu es membre des Ecrits/Studio. Peux-tu nous parler du dispositif et du travail sur le son que tu pratiques au sein de ce dispositif ?

Béatrice Brérot : Ecrits/Studio est un groupe de poètes à géométrie variable qui souhaitent travailler la poésie dite à voix haute, plus ou moins performée, augmentée de la dimension sonore enregistrée. Aujourd’hui, l’outil numérique rend plus que jamais accessible ce travail en poésie qui fut inauguré par Bernard Heidsieck, François Dufrêne, Henri Chopin et d’autres dans les années 50.

Chacun travaille sur un ou plusieurs poèmes sonores lors de sessions de création organisées par celles et ceux qui peuvent proposer un lieu pouvant accueillir une dizaine de personnes. Chaque session de création est suivie d’une restitution publique en présence des personnes qui ont participé au temps de création. Ces sessions de création peuvent accueillir des novices en matière de montage son dans la mesure où celles et ceux qui maitrisent un peu mieux le logiciel utilisé, partagent leurs connaissances de celui-ci. Puis les un-e-s et les autres essaient de trouver des lieux pour que soient donner les poèmes sonores par les poètes eux-mêmes bien sûr. En général ce sont des soirées qui ne dépassent pas l’heure. Le choix des poètes invités est fait par le poète organisateur et la structure accueillante.

En ce qui me concerne, Ecrits/Studio me permet de donner à mes textes la dimension  polyphonique et bruitiste qui me manquait. J’essaie d’utiliser la dimension sonore non pas pour illustrer un poème mais pour en écrire un nouveau dans lequel les sons viennent appuyer ou remplacer les mots.

Je suis très heureuse que ce groupe, en réalité né fin 80, soit à nouveau actif grâce à Patrick Dubost. Les personnalités et les œuvres sont variées. C’est parfois un peu balbutiant, parfois expérimental (ce qui n’est pas pour me déplaire), parfois maîtrisé, et c’est là sa richesse.

Pauline Catherinot : Tu as réalisé plusieurs ciné-poèmes. Pour toi, quels sont les ingrédients indispensables à la réalisation d’un ciné-poème ?

Béatrice Brérot : Avoir une caméra. Depuis que je n’en ai plus je ne fais plus de ciné-poèmes. Mais c’est aussi parce que j’ai eu envie de revenir à l’écriture de la poésie avec les mots et la langue.

Il faut du temps aussi, car le montage peut être vite chronophage à moins de faire ce qu’on appelle du tourné-monté comme en reportage.

Pauline Catherinot : Quelles ont été tes sources d’inspiration ? (ciné-poème)

Béatrice Brérot : Jonas Mekas, qui ne se séparait jamais de sa Bolex et filmait quotidiennement, m’a énormément touché et beaucoup appris avec ses journaux filmés comme Walden (Diaries, notes, ans sketches), Cassis, Notes on the Circus – Dziga Vertov, et son ciné-œil, Alexandre Astruc et sa caméra stylo – mais aussi nombre d’œuvres du cinéma expérimental m’ont donné envie de réaliser des ciné-poèmes.

Pauline Catherinot : Comment procèdes-tu ? Ecris-tu un scénario ? Quelles sont les étapes ?

Béatrice Brérot : Lorsque je réalisais des ciné-poèmes je n’écrivais pas de scénarios. A partir d’un texte, un poème, je visualisais des matières, des lumières en mouvement, des ambiances que j’avais filmées au préalable. Ensuite, selon le rythme que je voulais donner au ciné-poème, je construisais, j’agençais, montais ces éléments ensemble. En général la bande son venait à la fin et je réajustais en fonction des besoins.  Aujourd’hui, si je m’y remettais, je réfléchirai à un dispositif pour m’éviter de passer trop de temps sur le montage.

12 juin 2014 amphithéâtre des 3 GaulesPauline Catherinot : Est-il difficile de trouver dans le quotidien des espaces pour l’écriture ?

Béatrice Brérot : Oui, surtout en exerçant une autre activité, ce n’est pas simple. Je ne fais pas de l’écriture une priorité absolue mais si elle s’absente trop longtemps de mon quotidien, ma santé, mon humeur s’en ressentent.

Il y a un juste équilibre à atteindre, difficile à trouver quand il faut gagner sa vie. Plus jeune j’ai fait passer l’écriture avant, mais je vivais de petits jobs dans une petite ville et j’étais marginalisée. C’était déprimant. J’ai donc déménagé et rejoint les rangs des travailleurs. D’abord à temps partiel (là l’équilibre était parfait) puis à plein temps. Au début j’écrivais le soir, après le boulot, la nuit, parfois très tard. C’est devenu invivable car j’étais épuisée au travail. Je n’y prenais plus goût. J’ai donc reconsidéré la valeur de tous ces éléments et il m’est apparu que pour apprécier ce que je suis, ce que je fais, je devais vivre pleinement l’instant présent, quel que soit l’activité exercée et l’endroit où je me trouvais. Cela m’a amené à réfléchir aussi sur cette pratique de l’écriture à laquelle je m’adonne depuis l’âge de 13 ans, sur le sens que ça a pour moi et l’intérêt qu’elle peut avoir pour les autres. Cet équilibre est prafois fragile mais il fonctionne dans la mesure où je n’ai aucune envie de gagner ma vie avec la poésie. La poésie est mon espace de liberté. Je ne veux pas le contraindre par des questions financières.

Bien sûr je défends le droit à un statut d’écrivain pour celles et ceux qui en veulent et un cachet pour toutes lectures, perfs et autres interventions publiques quand il ne s’agit pas de promouvoir un livre lors de sa sortie.

Esther Salmona :  Où est son moment et quand est son lieu ?

Béatrice Brérot : Quand dedans la langue nous habitons

dehors  –  les corps [géo]graphiques, rythmiques

Esther Salmona : Qu’est-ce qui fait que ça advient et comment – est-ce que c’est chimique, mécanique, ondulatoire… ? »

Béatrice Brérot : Ça advient quand je prends le temps de me poser, d’écouter la sensation dans mon corps.

Pour le reste, chimique, mécanique, ondulatoire, c’est à cause de la musique. Celle que je ne sais pas jouer avec des instruments. Alors elle reste dans mon corps et mon corps la transforme en ondes et puis en mots.

Pauline Catherinot : Certains poètes évoquent une disparition de la poésie : qu’en penses-tu ? 

Béatrice Brérot : C’est impossible. Il y aura toujours des poètes et donc de la poésie.

Pauline Catherinot : Tu es également bibliothécaire, tu es notamment à l’origine d’une mallette et d’un dispositif de haïkus à reconfigurer sur un support avec des scratch. Quelle place la poésie occupe-t-elle au sein des bibliothèques ?

Béatrice Brérot : Si tant qu’il y a des poètes, la poésie sera, il n’en va pas de même au sein des bibliothèques. Le rayon poésie tend à se réduire au strict minimum dans certaines bibliothèques notamment celles où les bibliothécaires ne sont pas eux-mêmes poètes ou en contact avec des poètes. Même chose pour l’action culturelle en direction de la poésie. Les budgets pour la poésie sont très réduits voire inexistants. J’ai bien peur que cela vienne d’une confusion entre l’accès à la culture pour tous et l’accès à la culture au plus grand nombre généré par le culte du chiffre et le fétichisme des statistiques.

 Pauline Catherinot : Quel rapport entretiens-tu avec la publication ? Comment les projets naissent-ils ?  

Béatrice Brérot : Mes projets ne naissent pas de l’envie de publier.  La publication n’est pas un objectif en soi. Un poème existe par nécessité. S’il doit être publié, il le sera. Je suis de moins en moins préoccupée par le fait de publier car ce besoin est, somme toute, assez culturel. C’est une forme de reconnaissance qui d’ailleurs perd de son sens quand on voit la masse de livres publiés chaque année.

La poésie avant d’exister par l’écrit existe par l’oralité. C’est ce qui la distingue de la littérature. La poésie n’a pas besoin d’être publiée pour exister. La poésie existe avec les poètes qui la portent, la disent, la performent…

Pauline Catherinot : Tu as publié dernièrement chez Color Gang un recueil

Béatrice Brérot : splAtch ! en août 2017 et l’eau d’en haut en mars 2018.

Pauline Catherinot : Tu as également publié des auteurs avec le suc & l’absynthe

Béatrice Brérot : Oui, nous avons entre autre édité Edith Azam, Claude Favre, André Gache, Valérie Schlée et, dans la revue laps, Baudoin, Jane Sautière, Michaël Glück. Outre les rencontres avec les auteurs, cette expérience de micro-édition était intéressante dans la mesure où nous avions décidé de l’inscrire dans une économie de moyens et d’utiliser du papier de récuparation pour fabriquer nous-mêmes les livres.

Pauline Catherinot : Quels sont les espaces que tu affectionnes pour dire tes textes ? Quels sont les lieux, les festivals qui sont pour toi incontournables ?

Béatrice Brérot : Je n’ai pas d’espaces de prédilection pour dire mes textes. En fonction du lieu, du moment je m’adapte. Cela peut être dans une salle prévue à cet effet ou la rue. Tout est bon pour dire la poésie.

En francophonie les lieux et festivals de poésie sont nombreux. Parmi eux, les Voix Vives de méditerranée en méditerranée à Sète, Tolède et Gênes, les Eauditives dans le Var, Actoral à Marseilles, Expoésie à Périgueux, Midi Minuit Poésie à Nantes, les Pérégrinations poétiques de Saute Frontière dans le Jura, Samedi Poésie Dimanche à Bazoches dans le Morvan, Gratte Monde à Grenoble, le fiEstival malstÖm reEvolution à Bruxelles,  le festival international de la poésie de Trois-Rivières au Québec, le Cabaret poétique et la Scène poétique à Lyon, les maisons de la poésie…

Pauline Catherinot : Quels sont les projets à venir ? Peux-tu nous en parler ?

Béatrice Brérot : Pour ce qui est de l’écriture, c’est en jachère en ce moment. Je laisse reposer, décanter. Mais je sais que j’aimerais travailler davantage sur la matière sonore, les tessitures de voix qui m’embarquent, leurs couleurs, leurs vibrations multiples et variées, leur épaisseur et leur fragilité. Chaque voix trimballe avec elle un univers d’une richesse inouïe. L’aventure Ecrits/Studio me le confirme. En écouter me donne chaque fois des frissons auditifs et font tomber mes « poussières d’oreilles ». Terminologie trouvée par Guillonne Ballaguer pour un projet commun autour de « l’ouïe et le toucher se confondent ».

Par contre j’ai quelques publications prévues. Mon recueil, la suite infinie du monde est dans le colimaçon, devrait bientôt être édité chez Plaine Page ; un texte, la vie a quelque chose du vide entre chaque battement d’ailes de papillon, accompagné de dessins de Catherine Grangier, est sur les presses sérigraphiques de l’atelier Chalopin à Lyon et un Essai de Récit Orgasmique Séquentiel (EROS), toujours avec le même ami et complice, Raphaël Sarfati,  devrait sortir bientôt.

Enfin dans les jours/mois à venir je serai en lecture avec Ecrits/Studio à Hyères, Chaponost, ou seule, à Lyon, aux festivals les Eauditives à Toulon et Les Voix Vives de méditerranée en méditerranée à Sète.

 Pauline Catherinot : Quel est ton livre de chevet ?

Béatrice Brérot : Depuis récemment (avant je n’en avais pas), Polir la lune et labourer les nuages / Dôgen et plus particulièrement le Sûtra des montagnes et des eaux.

La question de Michel Thion: Dans ton travail, poétique aussi bien que graphique, la typographie tient une place particulière. Comme (peut-être) la poésie sonore tente de prendre en compte la valeur musicale des mots et des phrases, tu intègres la typographie comme élément de dessin (de dessein ?), d’émotion visuelle, dans tes poèmes. Mais tu n’oublies jamais la sémantique, tu sais bien que quand l’on veut chasser le sens, on chasse aussi l’émotion et on aboutit à un objet abstrait, arbitraire et creux. Pire, il arrive parfois qu’un sens involontaire apparaisse, dû à des coïncidences phonétiques. Le risque est le même avec des graphismes « lisibles » puisque composés de caractères typographiques. La maitrise de ce risque, l’écriture simultanée du graphisme et du sens est un des éléments qui font la force de ta poésie. Mais, et c’est la question que je souhaitais te poser, c’est également une difficulté supplémentaire de taille dans l’élaboration du poème. Comment abordes-tu cette question, y a-t-il une priorité, ou les éléments s’agencent-il en parallèle ? Est-ce que tu construis un élément à partir de l‘autre, ou bien s’élaborent-ils simultanément ? Comment parviens-tu à cette synthèse des émotions qui, je crois est une caractéristique de ton travail ?

Béatrice Brérot : Oui, je suis très sensible à cet art qui permet de donner corps aux mots car ces entités amies, parfois ennemies, nous construisent psychiquement. En leur qualité de médiateur, ils nous permettent de communiquer ce que nous ressentons et ce que nous imaginons. On peut même dire qu’ils construisent le monde. Mais ils peuvent aussi filtrer, fausser, voire mentir.

Avec mes typoésies,  j’essaie de supplanter l’émotion par la graphie afin de fondre l’émotion et l’idée l’une dans l’autre pour que d’un seul coup d’oeil, tout soit donné à voir et à comprendre. Je recherche l’adéquation entre le signifiant et le signifié ou, comme je l’ai dit en réponse à la question 17, entre la chose même et l’idée.

C’est le cas pour tu me manques. Dans ce cas là, je n’ai rien agencé. Je l’ai ressenti, visualisé, réalisé.
Par contre, pour où je suis ou d’autres textes plus longs, il y a un travail de construction dans l’espace, de mise en page et donc d’agencement. Dans ces cas là, comme pour tout poème, tout est une question d’équilibre (ou de déséquilibre), de rythme, de respiration qui deviennent visibles dans la page.
En général, plus l’idée première vient de manière fulgurante, meilleur est le résultat. Mais au fond, je ne fais rien d’autre que mettre en page mon paysage intérieur. D’où ce néologisme, paypage, qui apparaît dans ceci est un livre, texte écrit pour un ouvrage réalisé avec la plasticienne eOLe dans sa série de livrets d’auteurs Codicilles.

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